« Tous les élèves deviennent des personnes que l’on distingue. »

Christophe Fourvel, en résidence au lycée Jacques-Brel (Choisy-le-Roi, 94), a répondu à nos questions.



—Vous êtes en résidence en lycée, pour plusieurs mois : comment cela se passe-t-il (quels étaient vos attentes, que veniez-vous faire là ?), et qu’est-ce qui se passe (concrètement : faites-vous des rencontres, des ateliers, de quel type, et comment cela fonctionne-t-il ?)

C’est étrange, d’abord, d’être en résidence dans un lycée, je veux dire en résidence avec tout le lycée, au milieu de ce maelström qu’est le lycée. Non pas travailler avec une classe, deux, mais tenter ce geste prétentieux, absurde, total, d’être le partenaire de ce tout qu’est le lycée. De penser un projet qui concernerait tout les gens qui entrent et sortent de ce grand édifice. C’est possible avec ce que j’appelle un selfie littéraire, soit un texte réunissant autant de phrases que de personnes, chacun étant invité à écrire une phrase pour aboutir à un texte d’environ six cents phrases (que je remanierai, mettrai en ordre…), écrit donc par six cents personnes. 

Un texte dont l’auteur est le lycée Jacques Brel. 

Et puis il y a un travail d’atelier d’écriture avec une douzaine de classes au moins. Des électriciens, des mécaniciens moto, des menuisiers, des ébénistes, des CAP, des bac pro. Voir toutes les filières présentes contribue aussi à faire prospérer ce sentiment d’être en partenariat avec tout le lycée. 

Au final, on se dit que l’on s’est fait avoir, que l’on en fait trop et ce sentiment coiffé de frustration est immédiatement balayé par la vague immense du plaisir et du défi mélangé : par la fierté de s’être ainsi lancé dans un corps à corps, d’être face à six cents pour un joli chantier et de tenter de donner des outils à chacun. On est sur le pont. On est en guerre totale. On cesse d’être un intrus égaré, perdu dans les couloirs. On est partout chez soi et légitime. On traverse les étages et on reconnaît chaque classe, les têtes qui vous suivent et celles qui rechignent. Et à cet endroit banal du déplacement physique, on réalise une première victoire sur l’ordinaire oubli : tous les élèves deviennent des personnes que l’on distingue. Concrètement, pour reprendre un terme de votre question, c’est peut-être cela que je fais toujours dans les ateliers d’écriture ; que j’ose ici à plus grande échelle : tenter de rendre distinguable des vies.

 —Et elles et eux, que disent-ils ? Quels propos, réactions,demandes, vous ont déjà marquées lors de ces échanges ?

Dans la continuité de ma précédente réponse, je dirais, avec grand plaisir, que je ne peux plus laisser ce public-partenaire dans l’indifférencié : ils ou elles signifient presque plus rien. Trop de il et trop de elle rétifs à l’assemblage. Ils ou Elles trichent, taillent, continuent à écrire chez eux, pendant la récréation, posent des questions pertinentes ou disent des conneries innommables. Ils ou Elles dorment sur les tables ou demandent à ce que je revienne. S’étonnent de ce qu’ils ont écrits, excellent à l’oralité et refusent d’écrire ; écrivent en silence en refusant de lire. Je me souviens très fort d’une phrase dans un texte : Je préfère parler français et dire que je suis Arménien, plutôt que parlait arménien et dire que je suis Français. Il m’a semblé qu’il y avait là quelque chose de lumineux, une définition de ’l’intégration’ tel que nous la rêvons. Apprendre la langue du pays d’accueil pour pouvoir exprimer dans cette langue ses origines, plutôt que de s’accrocher à sa seule langue maternelle pour signifier, sans être compris de ses nouveaux compatriotes, que désormais on a acquis une autre nationalité... qui ne dit rien de qui nous sommes. 

Voilà un souvenir comme un phare, en avant des autres, qu’il me reste de ces trois premiers mois d’immersion dans le lycée.

_ —Plus vastement, mais depuis cette expérience concrète, comment répondriez-vous à cette question si récurrente : « à quoi cela sert-il ? » (pour elles et eux, pour vous)

Elle est terrible cette question ! Je vais répondre en laissant libre cours au grand désordre qu’elle agite en moi : à provoquer des flammèches de fierté ; à donner du silence pour faire entendre certaines voix qui n’en trouvent jamais ; à attaquer des forteresses de certitudes imbéciles avec pour seul objectif raisonnable, de laisser sur leurs pierres, l’écume d’une vague ; à donner une vague idée de ce que peux le collectif par rapport à l’individuel. Et comme je l’écrivais plus haut : à distinguer des vies, à les rendre visibles à l’endroit de leur unicité.

Et puis, mais peut-être pour moi seul :

À apprendre énormément de tous ces gens qui manient le bois et les outils.

À mesurer encore une fois le travail magnifique et caché à nos yeux, que font certains professeurs avec des populations en difficulté.

9 mai 2019
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