II. La machine aux gloires éphémères

Ce texte est une version de travail du Bonhomme Pons, qui a pris ensuite une forme différente en vue de sa publication en volume, aux éditions Belfond, en septembre 2014.



Malgré l’afflux des premiers touristes britanniques et leur détestable manie de déjeuner dans les odeurs de graillon à 12 heures tapantes en prévision d’un dîner programmé à 18, un souffle d’air vivifiant avait transfiguré la scène dans le sillage du scooter antédiluvien, comme s’il avait eu le pouvoir magique d’illuminer les visages à la terrasse du Café de Flore. Serait-ce à son insu, chacun se trouvait renvoyé au rôle simple et heureux de spectateur. Où volait-il donc, ce monstre d’un autre temps, aussi comiquement euphorique ? Son air de béatitude, sa fébrilité cependant, le paquet oblongue qu’il serrait amoureusement entre ses genoux à la façon d’un talisman invitaient les plus curieux à imaginer un rendez-vous, une femme, peut-être, l’attendant à ses fenêtres... Etonnant moment de catharsis ! Leur plateau à la main, plusieurs garçons en négligèrent quelques secondes d’arborer le sourire hautain avec lequel ils vous tendent, d’ordinaire, des additions mirobolantes, de celles qui vous propulsent l’express à des quatre euros, folie furieuse ; les vieux habitués eux-mêmes en oubliaient leur précieux commerce de médisances, suspendant leur critique de cette garce de vie pour sourire à leur tour à l’instant de grâce qu’elle nous offre, parfois.

Combien étions-nous à nous livrer au même exercice si plaisant, anticiper la suite, chercher des yeux l’équipe technique en rêvant le film sur la foi de l’extrait mis en boîte ? Il y fallait, évidemment, un minimum d’imagination, qui n’est pas la chose la mieux partagée du monde. Beaucoup qui en manquaient furent surtout frappés par l’aspect physique du bonhomme. Voilà bien ce que j’appelle une laideur de fond de cuve, trancha l’un de nos voisins avant de relancer une discussion de jeunes gens peut-être cultivés, mais d’évidence insensibles à la profonde mélancolie qui émanait du pilote sorti de quarante années de naphtaline, sans parler de l’ossature déglinguée de ses pommettes piquées de marques violacées, ses lèvres lippues et pourtant pâles au point de paraître translucides, et ce nez, déjà ! Eruption de granit au milieu d’un visage percé comme une écumoire, ce nez à la Belmondo mais en version terriblement aggravée avait tout du gouvernail démesuré qu’un individu semble paradoxalement condamné à suivre sa vie durant, si biscornu qu’il paraissait posé là sans autre raison que de défigurer le malheureux. Perché tout voûté sur son scooter, il atteignait un tel degré de comique dans la laideur que vous auriez pu le croire tombé à l’instant de la galerie des chimères contemplant les turpitudes parisiennes du haut des tours de Notre-Dame. La compassion vous gelait la plaisanterie sur les lèvres, pourtant, et les rieurs eux-mêmes se turent, au souvenir concomitant des deux yeux gris dont la faible lueur noyée d’abandon peinait à éclairer cette face de lune. L’homme n’était ni une gargouille, ni une chimère de Violet-le-Duc, il n’était pas de pierre, hélas. Ici ou là on toussotait, on s’ébrouait plutôt, ou bien l’on finissait son verre, craignant peut-être de tomber dans un vertige métaphysique à l’idée d’une vie vouée à animer semblable figure.

A la gaieté succédait une étrange mélancolie flottant de table en table, chose contagieuse elle aussi. Est-ce concevable, la vie des autres quand ils traînent leur apparence comme le forçat ses chaînes ? L’empathie nous fait frémir, face à un être humain, ce frère, arbitrairement condamné, non pas à ignorer l’acte d’amour, mais à ne jamais manifester la moindre émotion amoureuse, sauf à risquer de voir l’élu s’offusquer d’une aussi grotesque méprise, qui sait, s’évanouir ! Même les plus extravertis des adolescents se taisent, devant ce constat, qui paraît la pire de toutes les malédictions : être trop laid pour s’autoriser à aimer !

Voilà ce que j’ai encore noté dans mon carnet, m’essayant à décrire du même geste l’instant de joie qui avait éclairé la terrasse du Café de Flore et la langueur qui s’en était suivie, sans même, à dire vrai, que la plupart des consommateurs en prennent réellement conscience, gagnés inconsciemment par une mélancolie si douce et si légère qu’elle semblait se déposer sur les visages comme à l’automne les premières feuilles rousses peuvent virevolter longtemps avant de toucher terre éclaboussées de soleil. J’en oubliais moi-même de pester contre mon ami Hubert qui décidément n’arrivait pas, pour un peu je l’aurais remercié de m’avoir entraîné dans ce café hors de prix, mais où j’avais donc eu rendez-vous, moi aussi, avec cet instant de grâce. Oui, de la garce à la grâce et retour, un simple changement d’air y suffit, parfois, notais-je en bas de page, sur ma lancée, quoi qu’aujourd’hui encore je me demande quel point obscur cette scène a bien pu toucher pour me rester si précise en mémoire, comme quelques autres accumulées au long des années, qui restent rares. Comprend-on jamais bien ce qui peut imprimer si profondément dans la conscience éveillée des visions fugaces qui n’engagent pas la vie matérielle et pourtant semblent en suggérer quelque secret intraduisible au plus commun de l’expérience de vivre, sublimant dès lors la bande noire entre les images prosaïques au grand cinématographe de la vie vécue telle qu’on aime à se la raconter ? Dieu seul, ou mon inconscient, sait pourquoi j’ai aussitôt associé cette apparition, dans un violent contraste, au souvenir d’une jeune mendiante que j’avais vue quelques mois plus tôt jouer de la guitare, assise en tailleur sur les trottoirs de Toulouse, accompagnée d’un grand chien roux couché à ses côtés, et dont la beauté, la douceur prégnante jusque dans le tremblement de sa voix, mais aussi la qualité d’une présence à tout autre chose qu’au lieu et au temps dans lequel nos regards ne sont pas parvenus à se croiser m’ont fasciné au point que j’ai bouclé trois tours du pâté de maison, laissant tomber chaque fois une pièce à ses pieds sans oser pourtant franchir la vitre invisible qui nous séparait ni exprimer ce qui me brûlait les lèvres, dieu, que vous êtes belle !

Allons bon, m’interrompit mon grand ami Hubert enfin arrivé, alors que je me lançais dans la description du scooter et de son pilote, allons bon, ne me dis pas que tu ne l’avais jamais vu ? Je sais très bien de qui tu veux parler, je l’ai souvent croisé chez les Cardot, les Camusot... Un ancien musicien, ajouta spontanément Hubert, sans réfléchir au fait qu’il enterrait là un homme certes voué depuis des années à l’anonymat de l’insuccès, mais qui n’en restait pas moins musicien, un ancien musicien qui a eu son heure de gloire, au milieu des années 60, très jeune encore... Son heure, quelques minutes en tout cas... Allons, tu sais, cette chanson.... pas si mal, d’ailleurs, jazzy un peu, entraînante, voix rauque.... Heureux comme un saltimbanque en France, ou quelque chose comme ça... on l’entend encore, parfois, dans ces taxis qui t’infligent Radio Nostalgie, et pas moyen de leur faire baisser le son... une star éphémère, une étoile filante, mais enfin, je crois même qu’il a été disque d’or avec son tube. En tout cas il a rempli l’Olympia, il devait avoir à peine plus de vingt ans. Grande époque ! Les premiers transistors, des maisons de la culture et des salles polyvalentes qui poussaient comme champignons dans toutes les provinces, Salut les copains... Il en a gardé la tête dans les étoiles, un peu à l’ouest, le bonhomme, il semble. Mais c’était quelqu’un, ces années-là ! Reçu partout, que dis-je, reçu, attendu, fêté, l’artiste à la mode, quoi, de ceux que l’on s’arrache dans les soirées et les diners, dont on prend soin d’annoncer l’entrée lorsqu’ils arrivent, Ah ! Fernand !, que tout le monde entende, mais oui, c’est lui, chez moi, Fernand Pons en personne, qui veut que je le présente ? Ce n’est plus le cas, inutile de le dire... Il a encore enregistré quelques disques, après, composé quelques mélodies pour des vedettes plus chanceuses, mais des succès... Pffft.... On ne peut pas dire qu’il les a collectionnés. Il faut reconnaître qu’avec sa tête, le triomphe de la télévision ne pouvait qu’être fatal... Enfin, j’en sais rien. Le vieux Popinot qui a longtemps gardé de la tendresse pour lui et qui lui a d’ailleurs trouvé un vague boulot d’orchestre dans une de ses sociétés de production dit qu’il est l’archétype de la chair à médias. C’était le tout début de l’industrialisation du spectacle, au fond, ces années-là... La machine aux gloires éphémères.... Il faut toujours du nouveau, on en trouve, on te sacre star et six mois plus tard on ne te connaît plus. Sinon pour te refaire le coup vingt ans après, d’ailleurs, genre dossier spécial, que sont nos vedettes devenues... Invités ils y vont, évidemment, excellente émission, l’espoir redémarre aussitôt, et vlang, deuxième lâchage en plein vol... Je crois qu’il donne des cours, aussi, pour subsister, Fernand Pons... Tu te rends compte, la dégringolade ? Se farcir les gammes des gamins à soixante-cinq balais quand on s’est cru illustre !



27 avril 2012
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