Philippe Ripoll /Tous en boule au pied de la porte

 

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retour à un abri-livre pour le livre errant

Tous en boule au pied de la porte
Dans le secret de l’insomnie
Qui s’interpose entre hier et aujourd’hui
Ce paysage particulier de la trace du vestige immédiat qui suspend l’aujourd’hui
Maintenant maintenant maintenant
Puissance du mot
Du langage qui maintient le parlant
Dans l’oreiller du réveil, cette suspicion sur la répétition-obsession du mot poème
On l’enlève donc du répertoire
Pourquoi ?
Hier ils étaient là
Ces hommes avec qui j’ai écrit étaient là, et ils parlaient, et ils soutenaient ce qu’ils avaient fait : ce qu’ils avaient écrit!
Nous étions tous là
Et il faut que cela se sache
Vous, qui êtes venus de l’extérieur, ces quelques-uns sauvés de l’interdiction d’accès
Vous avez une grande responsabilité
Mais la connaissez-vous seulement ?
Il y a un inconnu de ce que vous avez entendu, reçu
et cet inconnu c’est vous-même que vous avez rencontré en prison
Dans ce lieu que vous avez construit sans y prêter attention
Architectes malgré vous ?
Si j’assume cette part-là, cette co-responsabilité de la raison-prison
Je deviens capable d’en changer
J’assume donc la responsabilité de cette prison
d’abord du point de vue des personnes qui y sont détenues
c’est-à-dire de la peine endurée
Matérialisée jour après jour
quand l’idiot libre, lui, bute contre sa peine comme on se cogne à un réverbère
Puis je l’assume du point de vue de l’encadrement
tout compris, juges, surveillants, conseillers, psychologues, enseignants, gendarmes, administrations et directions
Notez bien que l’ordre d’assomption importe
Je prends la responsabilité de ça
Et je me laisse vomir tout ce que je peux vomir
Je mets devant moi mon erreur et mon crime : d’avoir conçu comme ça les choses
Et je ne suis pas sûr que les Droits de l’Homme me fournissent un langage à hauteur de ce scandale
Mais voilà c’est fait, j’ai conçu comme ça les choses et je n’en reviens pas !
Voilà les ruines actives de ma raison
Il est grand temps de laisser pousser une autre herbe
Une autre réponse
Une responsabilité autreSi j’enlève le mot poème, j’enlève ma revendication d’artiste
Même si on s’est fait un peu de chichi avec ça parce que poète on l’aime jusqu’au bout des ongles ce mot-là et depuis le début on est persuadé qu’on l’est, c’est-à-dire qu’on y prétend
Mais au fond d’une façon si exécrable
N’est-ce pas Pier Paolo Pasolini qui dit ainsi adieu aux grands et beaux vers auxquels il pouvait prétendre
N’est-ce pas Bertolt Brecht qui dit adieu aux fastes rimbaldiens dans lesquels il se reconnaissait de près ?
Oui j’aime résolument l’ample tradition du poème et sa visée toujours neuve
Mais voilà, depuis le début je me bats avec l’impossibilité majeure de me dire poète
Qui n’est autre qu’une impossibilité à lire vraiment
Il suffit d’un moment d’intimité miraculeuse avec tel fragment pour que le nom de poète me soit possible et redevienne ce qu’il est, ma portée
Et là encore, vous voyez bien : c’est un enfant qui parle, c’est d’une candeur incroyable
Et cela ne va pas sans beauté
ni sans idiotie
Quand je me suis préparé à vous dire au revoir, en organisant cette présentation de l’abri-livre
Avec tout le tintouin
Avec le bruit infernal de l’action morose
le chant rauque de la récrimination contre les fauteurs de trouble
– oui notre raison-prison tient absolument à ce que les choses tournent mal
il faut mettre en faute
il faut coûte que coûte introduire le personnage revêche de la rationalisation (cette expédition punitive de la raison)
et signifier haut et fort qu’ici et ensemble nous n’aimons pas
A-t-on seulement idée de la violence inouïe de cet état des choses
Quand donc je me suis préparé à vous dire au revoir
j’avais le furieux désir de retrouver la compagnie des poètes
qui me semblait en grand danger
toujours à deux doigt de sombrer dans mon abîme personnel
qui n’est autre qu’un antique lien qui n’aurait pas eu lieu
et c’est pourquoi la compagnie des poètes me coûte aussi cher
parce que jamais elle ne me sera assurée
vous savez, on a beau faire des sourires, des clins d’œil et des ronds de jambes plus ou moins croquignolesques, ça ne change rien à la violence initiale, à la brutalité du destin qui vous sépare de ce quelque chose que vous aimez avant même d’y avoir goûté
et s’il y a de quoi sortir de cette prison destinale
c’est en plongeant au plus profond de sa plaie
voilà
La répétition obsession du mot poème
Parce que le nom de poète restera toujours impossible
Donc une chance supplémentaire pour être vivant, c’est-à-dire créer quelque chose de neuf : un lien renouvelé
Le jour tarde
Je suis donc en avance sur lui
Pour une fois
Les mots et les êtres qui étaient au pied de la porte, emmêlés dans l’épaisseur du rêve, se lèvent
Un à un
Ils saluent et ils saluent
Quant à moi je vais boire un petit café et me recoucher
Auprès du corps et de l’âme que j’aime de toute cette éternité qui étreint les amants
Nous sommes tous deux crevards, morve au nez et alourdis par le plomb de la fatigue
Mais de plus en plus légers et souverains dans l’éclaircie du ciel
Cette façon d’aimer, trouvée, retrouvée, c’est elle ! c’est cette femme !
Cette façon de répondre de ce qu’on aime, c’est eux ! les fils ! les trois !
Tout ça, c’est donc pour eux
Voilà ma fraction d’univers, en qui je me trouve, en laquelle je me plais
Voilà ma localité qui m’indique l’heure et le jour du Tout et de l’Unique
Je suis, je crois, en train de lire et relire Whitman, en aveugle
Avec une antérieure traduction d’Hölderlin
C’est décidé, c’est comme ça que la parole va s’avancer

Philippe Ripoll
Dimanche 21 décembre. 8h45.