La voix libérée - Poésie sonore , entretien avec Éric Mangion et Patrizio Peterlini à propos de l’exposition du Palais de Tokyo

Au Palais de Tokyo, du 22 mars au 12 mai 2019, se tient l’exposition La voix libérée - Poésie sonore, conçue par Éric Mangion, directeur du centre d’art de la Villa Arson et co-fondateur de la revue Switch on Paper et par Patrizio Peterlini, directeur de la Fondation Bonotto.
C’est un événement international dont il faut saluer l’ambition, l’audace et l’exigence. François Rannou interroge les deux commissaires.




François Rannou : Vous êtes commissaires de l’exposition La voix libérée - Poésie sonore qui sera présentée au Palais de Tokyo du 22 mars au 12 mai 2019. Pouvez-vous expliquer comment vous est venue l’idée de ce projet ?


Patrizio Peterlini  : La Poésie sonre est une forme d’art, riche d’une longue histoire, malheureusement encore peu explorée. Une histoire qui ne cesse de se développer et qui trouve de nombreux jeunes artistes, partout dans le monde, engagés à la renouveler. Cette continuité met en évidence la contemporanéité d’une pratique qui, peut-être en raison de son classement difficile, permet encore une grande liberté d’expression et de recherche.


Éric Mangion  : Cela fait des années que je rêve d’organiser ce projet. En 2011, j’avais déjà organisé à la Villa Arson à Nice une exposition monographique entièrement dédiée à l’œuvre sonore de Bernard Heidsieck. Mais les choses se sont concrétisées avec la rencontre avec Patrizio qui dirige le Fondation Bonotto, collection quasi unique de poésie concrète, visuelle ou sonore. Puis d’une rencontre commune avec Jean de Loisy, l’ancien directeur du Palais de Tokyo qui souhaitait inscrire ce projet comme l’amorce d’une grande exposition qu’il avait dans la tête sur l’homme. Il imaginait la poésie sonore comme le langage primitif de l’humanité. Ce qui était en somme juste et faux à la fois car la poésie sonore est en effet une forme de langage avant le langage, mais aussi sur son dépassement par les technologies.



L’exposition a pour but, écrivez-vous, de traverser l’histoire de la poésie sonore en observant notamment ses métamorphoses technologiques et sa portée aujourd’hui. Vous voulez, en somme, faire un point qui permette d’offrir des repères, est-ce bien cela ?


Patrizio Peterlini  : Oui, peut-être. Bien que notre objectif soit plus dynamique. Nous ne sommes pas intéressés à faire un catalogue ou une photographie. Nous sommes plus intéressés par la création de situations de visibilité et de rencontre. Faire découvrir la poésie sonore et montrer qu’il ne s’agit pas d’une histoire liée aux années soixante. De ce point de vue, l’exposition n’est qu’un prétexte. Ce qui est intéressant, c’est ce qui se passe autour de l’exposition grâce à la participation de nombreuses radios et d’autres lieux du monde où des performances et des lectures sont organisées en écho à l’exposition.


Éric Mangion  : Le programme sonore que nous proposons ne possède aucune hiérarchie chronologique. Les œuvres du passé et du présent se croisent des années 1950 à aujourd’hui. Note but n’est pas de « faire histoire », mais de mettre au jour la singularité des pratiques, quelle que soit l’époque.



Cette exposition, me semble-t-il, est importante à plus d’un titre mais surtout parce que vous avez voulu combattre l’esprit, très français, de cloisonnement qui tient à ranger, classer et enfermer. Vous préférez adopter un point de vue plus large : l’exposition, dites-vous, « nous plonge de manière directe et immersive dans ces artistes qui utilisent encore les mots et les sons comme exercice de liberté », n’est-ce pas là l’essentiel ? Je pense particulièrement au travail qu’effectue Violaine Lochu depuis quelques années maintenant….


Patrizio Peterlini  : La poésie apparaît à nouveau comme la seule pratique par laquelle l’être humain, dans sa singularité, peut dépasser toutes les limites et tous les tabous, et s’exprimer librement. Un luxe qui ne devrait pas être sous-estimé et qui, à mon avis, est à la base de ce grand retour d’intérêt.


Éric Mangion  : Je ne sais pas vraiment ce qu’est le « cloisonnement français » mais nous avons été tout de même très vigilants à rester cohérents avec le son comme sujet et matériau. La poésie sonore est en effet une forme de littérature qui utilise les possibilités offertes par les outils technologiques pour transformer la voix et les sons produits par le corps en les mixant avec toutes sortes de sonorités naturelles (issues du monde réel) ou artificielles (issues d’instruments). Ce choix nous a écartés de nombreux poètes performeurs ou phonétiques. Mais cette rigueur permettra au public de mieux comprendre et saisir ce qu’est vraiment la poésie sonore qui est souvent mal définie. Ceci étant, comme le montre l’exemple de Violaine Lochu, il n’y a presque plus de poètes sonores contemporains qui soient uniquement poètes. Ce sont des touche-à-tout qui expérimentent beaucoup de formes à commencer par celles exercées dans les arts visuels.


Pouvez-vous indiquer comment s’est fait le choix des artistes ?


Patrizio Peterlini  : La sélection démarre dans la vaste collection de poèmes sonores conservés dans la collection Luigi Bonotto. Nous y avons trouvé tous les auteurs historiques, de Heidsieck à Lora Totino ou à Bob Cobbing, etc. Cela nous a permis de créer un noyau historique bien équilibré, mais non exhaustif. À cette base, avec un travail d’environ un an, nous avons ajouté une sélection de poètes contemporains internationaux. Il était important pour nous de souligner le fait que ces recherches ne sont pas complètement épuisées. En effet, la poésie sonore est particulièrement vivante depuis ces dernières années.


Éric Mangion  : Le choix des artistes est en effet loin d’être exhaustif. Mais il est important de réaffirmer que nous avons eu des critères de choix assez exigeants. Comme toute forme de création, la poésie sonore n’échappe pas toujours à l’auto-complaisance, à l’excès de lyrisme ou aux lourdeurs. Le choix des artistes s’est ainsi construit avec la volonté d’éviter les exagérations expressives, les invectives, les vociférations ou les déclamations qui parfois gangrènent les performances. Elles avaient peut-être un sens jusque dans les années 1950, comme autant de cris jaillis du corps pour un art qui se pensait comme un acte d’émancipation contre tous les systèmes, les dogmes et les croyances. Mais les utopies n’ont plus le même visage : les principes issus des avant-gardes sont remis en cause (notamment la croyance dans un langage universel comme lien social), et il est ridicule de vouloir rejouer les mêmes combats alors que les temps ont changé. Une imposture revendiquée en tant que telle par Dada peut apparaître aujourd’hui comme une posture académique.

Il a fallu enfin éviter la fascination trop envahissante pour les nouvelles technologies qui peuvent parfois annihiler toute forme de poésie et créer un trop-plein de formalisme. La poésie sonore n’est pas uniquement numérique ou électronique. Après avoir démoli les règles de l’expression, elle ne doit pas s’enfermer dans des nouveaux principes étouffants.

Il était aussi très important d’éviter le piège d’un attachement trop musical, en l’occurrence au travers des dérivés du Slam qui certes représente une authentique forme de poésie contemporaine, mais qui, à l’exemple de la poétesse anglaise Kate Tempest, s’inscrit dans une logique fort différente de la poésie sonore, car parfaitement « parlée » et « chantée ».



La forme adoptée est très intéressante et assez novatrice, il s’agit d’un point d’écoute sonore et d’un catalogue qui pourra être téléchargé grâce à une application ?


Patrizio Peterlini  : L’ensemble du projet a été conçu comme une onde sonore qui, à partir du Palais de Tokyo en tant que point d’émission, s’étend à travers le monde. C’est pourquoi nous avons créé un réseau international de radio, de sites Web et de lieux d’art qui, pendant la période de l’exposition, diffuse le contenu audio présenté lors de l’exposition ou organise des soirées "en écho" à l’exposition. On peut penser à cet ensemble de lieux et de radios ainsi qu’à de nombreuses antennes prêtes à recevoir le signal émis par le Palais de Tokyo et à le diffuser dans le monde : de la Zambie au Brésil, du Mexique à la Slovénie, du Portugal aux États-Unis. Je dois dire que l’acceptation du projet par tout le monde a été extrêmement surprenante. Nous ne nous attendions pas à tant d’intérêt pour un sujet qui, après tout, reste très spécialisé.

L’APP nous offre la possibilité d’atteindre un public potentiellement illimité. N’importe qui, partout dans le monde peut télécharger gratuitement l’application "La Voix Libérée" sur son smartphone ou sa tablette, ce qui permet d’accéder gratuitement à tous les contenus audio présentés dans l’exposition. Un moyen de toucher un public jeune, plus habitué à rechercher des informations sur des appareils électroniques que sur des catalogues en papier ou sur des disques en vinyle. Enfin, l’application peut être mise à jour. En pratique, un catalogue variable, qui évoluera avec le temps et présentera de nouvelles pièces sonores. Notre ambition est que le projet circule dans le monde entier et se développe.





25 mars 2019
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