en soutien à l'enseignant de français d'Abbeville soumis à garde-à-vue et perquisition à son domicile pour avoir fait travailler une classe de troisième sur le Grand Cahier d'Agota Kristof

"Le procureur d´Abbeville, Patrick Steinmetz, a classé vendredi 1er décembre ces plaintes sans suites."

Et s'il fallait quand même donner suite, nous?

à lire : les interventions / soutiens et le débat - des écrivains, des éditeurs, des enseignants

page d'accueil remue.net


Abbeville : démonter la machine à fabriquer de l'absurde

un enseignant interpellé dans son établissement, soumis à garde à vue et perquisition à son domicile pour utilisation avec une classe de troisième d'un livre qui figure dans les instructions officielles pour... la classe de seconde

avec les phrases du recteur et du procureur, et de nombreuses analyses et contributions

en collaboration avec Jean-José Mesguen


au départ, ce message par Jean-José Mesguen

Des collègues d'Abbeville ont créé une adresse mel

grandcahier[@]voila.fr

où vous pouvez envoyer toutes réactions individuelles et collectives, tracts, pétitions, messages de soutien au collègue. Pour avoir soutenu de près un collègue dans ce genre d'affaire, je sais le prix de ne pas se savoir considéré comme une brebis galeuse.

Redirigez ce message sur toutes les listes publiques et privées où vous le pouvez, merci.

Jean-José Mesguen, professeur de lettres au lycée Champollion (Lattes, 34)

une copie de vos interventions peut être mise en ligne sur cette page, si vous nous les transmettez...

note

Le Grand Cahier figure explicitement dans les instructions officielles d'accompagnement des lectures suggérées en classe de seconde :

"On présente donc ici une liste de romanciers et de romans, ainsi que de nouvellistes des XIXe et XXe siècles qui pourront faire l'objet d'études en classe de seconde. Cette liste a été établie à partir de la consultation et des expérimentations qui ont déjà eu lieu (...) Il est possible de faire lire et étudier (...) éventuellement, des oeuvres moins attendues pouvant susciter la curiosité et l'intérêt des élèves (...) Kristof, Le Grand Cahier (...)"

Documents d'accompagnement des nouveaux programmes de la classe de seconde, page 20.

http://www.cndp.fr/textes_officiels/lycee/lettres/sec/ASEFR004.rtf

 



 

Lettre ouverte aux Abbevillois

distribuée samedi 3 décembre par les enseignants du collège Millevoye

Madame, Monsieur,

Vous avez certainement eu connaissance de l'affaire qui anime aujourd'hui le collège Millevoye, concernant l'un de nos jeunes collègues qui avait choisi d'étudier Le Grand Cahier d'Agota Kristof. L'émoi suscité à la fois par la vigueur de l'interpellation de notre collègue et la polémique autour du livre incriminé pouvant entraîner des réactions de toutes sortes, il nous a semblé nécessaire de vous communiquer quelques éclaircissements à ce sujet, ainsi que notre indignation.

Certes, Le Grand Cahier comporte quelques scènes susceptibles de heurter la sensibilité, mais ce choix s'explique si l'on considère les Instructions Officielles qui préconisent l'étude du thème de la guerre. Il peut être compréhensible que des passages crus surprennent la jeunesse d'une classe de Troisième, mais ces quelques lignes ne justifient en rien de qualifier d'ouvrage pornographique une oeuvre reconnue sur le plan international. Il peut être aussi compréhensible que des parents expriment des réserves quant à un choix pédagogique, mais il est inadmissible que notre collègue soit interpellé sur son lieu de travail et placé en garde à vue. Est-ce qu'une expérience traumatisante telle qu'une perquisition à domicile, des interrogatoires, plus d'une heure en cellule doivent être la conséquence d' une lecture hâtive et partiale ?

Ne serait-ce pas un acte de malveillance d'avoir choisi le recours à la machine judiciaire plutôt que d'en référer à l'administration du collège ?

Avant d'accuser et de porter plainte à propos d'une question qui ne devait rester que littéraire et pédagogique, n'aurait-il pas été plus pertinent de demander l'avis de quelqu'un qui avait mûri le choix de son étude et de lui laisser au moins une chance de couper court à des suspicions de perversion et d'incompétence ? Que des parents d'élève, que les forces de l'ordre, choisissent d'engager une procédure qui porte atteinte à la dignité d'un homme et d'un professeur, plutôt que de songer à défendre des valeurs de dialogue et de tolérance, nous révolte.

Notre collègue a choisi de quitter un établissement et particulièrement une classe qui ne profiteront jamais de son intégrité et de sa réflexion de professeur de français. Tout en regrettant amèrement son départ, nous ne pouvons qu'appuyer une décision qui s'impose.

Les professeurs du collège Millevoye.

et lettre au ministre de l'éducation nationale

Monsieur le Ministre,

Nous avons été très sensibles à la confiance que vous avez bien voulu nous réaffirmer dans le courrier que vous avez adressé à notre principal, Monsieur Vanoverbergue. Nous vous remercions d'avoir pris toute la mesure des événements survenus et des difficultés que nous rencontrons dans l'exercice de nos fonctions au collège Millevoye.

Vous nous faites part de votre réprobation concernant la procédure employée à l'encontre de notre collègue. Pourtant le Recteur de notre académie n'a pas jugé bon de lui accorder la protection juridique qu'il demandait.

Nous en sommes révoltés : à travers lui, c'est l'ensemble de la profession qui est attaquée. Afin que cela ne puisse se renouveler et que soit condamné clairement le mépris dont le corps enseignant a fait l'objet, nous pensons qu'il est nécessaire que vous engagiez notre Administration dans une action qui permettra de faire toute la lumière sur les circonstances dans lesquelles l'affaire a été menée, et qui contribuera à réparer le préjudice causé.

Nous vous prions de recevoir, Monsieur le Ministre, l'expression de nos très respectueuses salutations.

Le 8 décembre, les enseignants du Collège Millevoye - 38, Boulevard Vauban - 80100 Abbeville

 

une page d'une université canadienne sur le Grand Cahier, présentation, critique, analyse, etc : à punir

"Une histoire triste, grotesque et surprenante, mais aussi un livre qui nous donne des exemples de force et volonté de survivre au cours d'une vie traumatisante. Agota Kristof, émigrée hongroise installée en Suisse, raconte dans Le Grand Cahier, l'histoire de deux jeunes garçons aux prises avec la guerre. Elle utilise une langue très simple et des phrases courtes parce que ce livre est un journal écrit par les jeunes jumeaux. Dans un chapitre, les garçons expliquent une règle simple de cette écriture: «La composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons.» Ils n'utilisent pas de mots désignant des sentiments ou des opinions subjectives. Cette description d'une guerre et d'une vie traumatisante racontée sans émotions renforce immensément l'impression de grotesque ressentie par le lecteur."

présentation du Grand Cahier par un de ses éditeurs ("Le grand Cahier" est traduit en vingt langues...) : à punir

Victimes des malheurs et des horreurs de la guerre, les jumeaux se montrent, à leur tour, capables de toutes les bassesses. Ils sont témoins d'un passage de Juifs déportés, de la découverte d'un charnier, de la mort de leur mère. A la fin, ils font la connaissance de leur père qu'ils envoient dans un champ de mines où il trouve la mort, ce qui permettra à l'un de passer la frontière. A la manière du Simplicius Simplicissimus de Grimmelshausen et de La Mère Courage de Brecht, Le Grand Cahier brosse, en une suite d'épisodes, un tableau tranquillement horrible de la guerre et du totalitarisme vus à travers les yeux naïfs de deux garçons. C'est, en outre, un véritable roman d'apprentissage plein d'humour noir.

un article dans Lire en 1998 : à punir

... L'univers d'Agota Kristof est noir. Sa littérature est noire. Son humeur est noire. Et pourtant... Par l'écriture, elle a réussi à exorciser en partie ce qu'elle a vécu durant son enfance hongroise. Sa plume, désobéissante et indépendante, la ramenait en Hongrie à chaque fois qu'Agota voulait écrire sur la Suisse. Devant la caméra, Agota Kristof se souvient de son passé, de son arrivée à Neuchâtel en 1956 avec son mari et sa fille, des journées interminables dans une usine de pièces d'horlogerie...

"Label France", c'est en toutes lettres, pour Le Grand Cahier d'Agota Kristof sur cette page officielle du Ministère des Affaires Etrangères.... à punir!

l'affaire d'Abbeville dans Libération : samedi 2 - lundi 5 - article du Monde ci-dessous

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un extrait du Grand Cahier

Il fait de plus en plus froid. Nous fouillons dans nos valises et nous mettons sur nous presque tout ce que nous y trouvons: plusieurs pull-overs, plusieurs pantalons. Mais nous ne pouvons pas mettre une seconde paire de chaussures sur nos souliers de ville usés et troués. Nous n'en avons d'ailleurs pas d'autres. Nous n'avons ni gants ni bonnet non plus. Nos mains et nos pieds sont couverts d'engelures.

Le ciel est gris-foncé, les rues de la ville sont vides, la rivière est gelée, la forêt est couverte de neige. Nous ne pouvons plus y aller. Or nous allons bientôt manquer de bois.

Nous disons à Grand-Mère :

 - Il nous faudrait deux paires de bottes en caoutchouc.

Elle répond:

- Et quoi encore? Où voulez-vous que je trouve l'argent?

- Grand-Mère, il n'y a presque plus de bois.

- Il n'y a qu'à l'économiser.

Nous ne sortons plus. Nous faisons toutes sortes d'exercices, nous taillons des objets dans du bois, des cuillers, des planches à pain et nous étudions tard dans la nuit. Grand-Mère reste presque tout le temps dans son lit. Elle ne vient que rarement à la cuisine. Nous sommes tranquilles.

Nous mangeons mal, il n'y a plus ni légumes ni fruits, les poules ne pondent plus. Grand-Mère monte tous les jours un peu de haricots secs et quelques pommes de terre de la cave qui est pourtant remplie de viandes fumées et de bocaux de confitures.

Le facteur vient parfois. Il vient tinter la sonnette de sa bicyclette jusqu'à ce que Grand-Mère sorte de la maison. Alors le facteur mouille son crayon, écrit quelque chose sur un bout de papier, tend le crayon et le papier à Grand-Mère qui trace une croix au bas du papier. Le facteur lui donne l'argent, un paquet ou une lettre, et il repart vers la ville en sifflotant.

Grand-Mère s'enferme dans sa chambre avec le paquet ou avec l'argent. S'il y a une lettre, elle la jette dans le feu.

Nous demandons:

- Grand-Mère, pourquoi jetez-vous la lettre sans la lire?

Elle répond:

- Je ne sais pas lire. Je ne suis jamais allée à l'école, je n'ai rien fait d'autre que travailler. Je n'ai pas été gâtée comme vous.

- Nous pourrions vous lire les lettres que vous recevez.

- Personne ne doit lire les lettres que je reçois.

Nous demandons:

- Qui envoie de l'argent? Qui envoie des paquets? Qui envoie des lettres?

Elle ne répond pas.

Le lendemain, pendant qu'elle est à la cave, nous fouillons sa chambre. Sous son lit, nous trouvons un paquet ouvert. Il y a là des pull-overs, des écharpes, des bonnets, des gants. Nous ne disons rien à Grand-Mère, car elle comprendrait que nous avons une clé ouvrant sa chambre.

Après le repas du soir, nous attendons. Grand-Mère boit son eau de vie puis, titubante, va ouvrir la porte de sa chambre avec la clé accrochée à sa ceinture. Nous la suivons, la poussons dans le dos. Elle tombe sur le lit. Nous faisons semblant de chercher et de trouver le paquet.

Nous disons:

- Ce n'est pas gentil, ça, Grand-Mère. Nous avons froid, nous manquons d'habits chauds, nous ne pouvons plus sortir et vous voulez vendre tout ce que notre mère a tricoté et envoyé pour nous.

Grand-Mère ne répond pas, elle pleure.

Nous disons encore :

- C'est notre mère qui envoie de l'argent, c'est notre mère qui vous écrit des lettres.

Grand-Mère dit :

- Ce n'est pas à moi qu'elle écrit. Elle sait bien que je ne sais pas lire. Elle ne m'avait jamais écrit auparavant. Maintenant que vous êtes là, elle écrit. Mais je n'ai pas besoin de ses lettres!

 

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la présentation de "l'affaire" par Le Monde - en débat : que vient faire ici le mot "débutant" en tête de l'article -

en quoi l'âge du professeur intervient-il dans ce qui est en cause ?

Protestations après la garde à vue d´un professeur d´Abbeville

Des parents d´élèves avaient déposé plainte, reprochant à l´enseignant d´avoir soumis à ses élèves « Le Grand Cahier », d´Agota Kristof

Mis à jour le jeudi 30 novembre 2000

LA POLICE fait-elle trop de zèle à Abbeville ? Certains en sont convaincus après la garde à vue de trois heures imposée, vendredi 24 novembre, à un enseignant de vingt-six ans, professeur de lettres au collège Millevoye, dont le domicile a par ailleurs fait l´objet d´une perquisition. Il faut dire, note un conseiller municipal, qu´« un climat malsain règne à Abbeville », où, depuis près d´un an, un corbeau envoie des lettres anonymes injurieuses aux élus de la majorité municipale RPR. Convoqués par la police, « certains élus n´ont pas été mieux traités que cet enseignant. Tout cela est disproportionné », résume-t-il.

Le professeur, débutant sortant de l´Institut universitaire de formation des maîtres, se voit reprocher par des parents d´avoir soumis à ses élèves de troisième l´uvre de la romancière hongroise Agota Kristof Le Grand Cahier. Le livre, plaidoyer contre la guerre, comporte trois passages difficiles, notamment des scènes de zoophilie et de fellation. L´ouvrage a été acheté le mardi 21 novembre. L´enseignant en a commencé l´étude le jeudi 23, jour où plusieurs plaintes ont été déposées par des parents au tribunal d´Abbeville.« Les enfants n´avaient pas eu le temps de prendre connaissance du texte que la plainte était déjà déposée », s´insurge Marie-Françoise Hiroux, au SNES d´Amiens. « L´atti-tude des parents, dont on ne connaît pas l´identité, est scandaleuse. Ils se sont d´emblée adressés à la justice sans passer par les étapes normales du dialogue parents-enseignants. » Patrick Steinmetz, procureur à Abbeville, a estimé que les poursuites intervenaient « dans le cadre de la protection des mineurs ».

Les représentants FCPE et autonomes des parents d´élèves du collège Millevoye ont apporté leur soutien à l´enseignant. Tout comme le recteur de l´académie d´Amiens, Alain Morvan, qui déplore le caractère excessif de la procédure. « L´éducation nationale a découvert le problème quand l´enseignant a été interpellé au collège. »

« ORDRE MORAL »

Pour lui, le choix du livre n´est pas en cause et l´enseignant n´a pas commis de faute professionnelle. « C´est un littéraire, passionné par les textes. Il s´agit d´une maladresse, certains élèves, âgés de treize ans, étant peut-être un peu jeunes pour l´étude de cet ouvrage. Il aurait pu utiliser des photocopies. »Les éditions du Seuil ont exprimé, dans un communiqué, « leur consternation devant l´usage de la force publique dans un débat de pédagogie ». Paru en 1986, Le Grand Cahier « est très vite devenu un classique, traduit dans plus de vingt langues, étudié dans les lycées. Cette initiative nous paraît très grave, dans ce qu´elle révèle de la volonté d´une minorité d´imposer un ordre moral ».

L´enseignant, « titulaire sur zone de remplacement », a fait part de son souhait de changer d´établissement et devrait être nommé dans un lycée d´Amiens. « Il n´est ni sanctionné ni suspendu », précise le recteur. « Il a simplement reçu amicalement des conseils. » Mercredi 29 novembre, l´enseignant n´était pas mis en examen.

Nathalie Guibert

Le Monde daté du vendredi 1er décembre 2000

 

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en guise de soutien personnel, j'ai dédié au procureur d'Abbeville, ce lundi 4 décembre, 18h30, au Salon du Livre de Montreuil, devant une bonne centaine de professionnels du livre, la lecture de l'extrait suivant de Gargantua, au programme des classes de cinquième :

Sus la fin de la quinte année Grantgousier retournant de la defaicte des Canarriens visita son filz Gargantua. Là fut resiouy, comme un tel père povoit estre voyant un sien tel enfant. Et le baisant & accollant l'interrogeoyt de petitz propos pueriles en diverses sortes. Et beut d'autant avecques luy et ses gouvernantes : esquelles par grand soing demandoit entre aultres cas, s'ils l'avoyent tenu blanc & nect? A ce Gargantua feist responce, qu'il y avoit donné tel ordre, qu'en tout le pays n'estoyt guarson plus nect que luy.

Comment cela? (dist Grantgousier.)

Iay (respondit Gargantua) par longue & curieuse experience inventé un moyen de me torcher le cul, le plus royal/ le plus seigneurial/ le plus excellent, le plus expedient, que iamais feut veu.

Quel? dist Grantgouzier.

Comme vous le raconteray (dist Gargantua) presentement. Ie me torchay une foys d'un cachelet de velours de voz damoiselles : & le trouvay bon : car la mollice de la soye me causoyt au fondement une volupté bien grande. Une aultre foys d'un chapron d'ycelles, & feut de mesmes. Une autre foys d'un cachecoul, une aultrefoys des aureilles de satin cramoysi : mais la doreure d'un tas de spheres de merde qui y estoient, m'escorchèrent tout le darrière, que le feu sainct Antoyne arde le boyau cullier de l'orfebvre qui les feist : et de la damoiselle, qui les portoyt. Ce mal passa me torchant d'un bonnet de paige bien emplumé à la Souice. Puis fiantant darrière un buisson, trouvay un chat de Mars. D'icelluy me torchay, mais ses gryphes me exulcèrent tout le perinée. De ce me gueryz au lendemain me torchant des guands de ma mère bien parfumez de mauioin. Puis me torchay de Saulge/ de Fenoil/ de Aneth/ de Mariolaine/ de roses/ de fueilles de Courles, de Choulx, de Bettes, de Pampre/ de Guymaulves/ de Verbasce (qui est escarlatte de cul) de Lactues/ de fueilles de Espinards. Le tout me feist grand bien à ma iambe : de Mercuriale, de Persiguière, de Orties, de Consoulde : mais ien eu la cacquesangue de Lombard. Dont feu guary me torchant de ma braguette. Puis me torchay aux linceux/ à la couverture/ aux rideaux/ d'un coissin/ d'un tapiz/ d'un verd/ d'une mappe/ d'un couvrechief/ d'un mouschenez/ d'un peignouoir. En tout ie trouvay de plaisir plus que ne ont les roigneux quant on les estrille.

Voyre mais (dist Grantgousier) lequel torchecul trouvas tu meilleur? Ie y estoys (dist Gargantua) & bien tout en sçaurez le tu autem. Ie me torchay de foi/ de paille/ de baudusse/ de bourre/ de laine/ de papier : Mais

Tousiours laisse aux couillons esmorche :

Qui son hord cul de papier torche.

Quoy? dist Grantgousier, mon petit couillon, as tu prins au pot? veu que tu rime desià.

Ouy dea (respondit Gargantua) mon roy, ie rime tant & plus : & en rimant souvent m'enrime. Escoutez que dict nostre retraict aux fianteurs :

Chiart

Foirart

Petart

Brenous,

Ton lard

Chapart

S'espart

Sus nous.

Hordous

Merdous

Esgous

Le feu de saint Antoine te ard :

Sy tous

Tes trous

Esclous

Tu ne torche avant ton depart.

En voulez vous dadventaige. Ouy dea, dist Grantgousier. Adoncq dist Gargantua.

En chiant l'aultre hyver senty

La guabelle que à mon cul doibs,

L'odeur feut aultre que cuydois :

Ien feuz du tout empuanty.

O si quelqu'un eust consenty

M'amener une que attendoys.

En chiant.

Car ie luy eusse assimenty

Son trou d'urine/ à mon lourdoys.

Ce pendant eust avecq ses doigtz

Mon trou de merde guarenty.

En chiant.

Or dictez maintenant que ie n'y sçay rien. Par la mer Dé ie ne les ay faict mie, Mais les oyant reciter à dame grand que voyez cy, les ay retenu en gibbessière de ma memoyre.

Retournons (dist Grantgousier) à nostre propos.

Quel? (dist Gargantua.) Chier?

Non, dist Grantgosier. Mais torcher le cul.

Mais (dist Gargantua) voulez vous payer un bussat de vin Breton, si ie vous foys quinault en ce propos.

Ouy vrayment, dist Grantgousier.

Il n'est, dist Gargantua, point besoing de torcher le cul, sinon qu'il y ayt ordure. Ordure n'y peut estre, si on n'a chié : Chier doncques nous fault davant que le cul torcher.

O (dist Grantgouzier) que tu as bon sens petit guarsonnet. Ces premiers iours ie te feray passer docteur en Sorbone par dieu, car tu as de raison plus que d'aage. Or poursuyz ce propos torcheculatif, ie t'en prie. Et par ma barbe pour un bussart tu auras soixante pippes Ientends de ce bon vin breton, lequel point ne croist en Bretaigne, mais en ce bon pays de Verron.

Ie me torchay après (dist Gargantua) d'un couvrechief, d'un aureiller, d'une pantoufle, d'une gibbessière, d'un panier. Mais o, le malplaisant torchecul. Puis d'un chappeau. & notez que des chappeaux les uns sont ras, les aultres à poil, les aultres velouttez, les aultres tafetassez, les aultres satinisez. Le meilleur de tous est celluy de poil. Car il faict tres bonne abstersion de la matière fecale. Puis me torchay d'une poulle, d'un coq, d'un poulet, de la peau d'un veau, d'un lievre, d'un pigeon, d'un cormaran, d'un sac d'advocat, d'une barbute, d'une coyphe, d'un leurre, Mais concluent ie dys & maintiens, qu'il n'y a tel torchecul que d'un oyson bien dumeté, pourveu qu'on luy tieigne la teste entre les iambes. Et m'en croyez suz mon honeur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirificque, tant par la doulceur d'icelluy dumet, que par la chaleur temperée de l'oizon, laquelle facillement est communicquée au boyau cullier & aultres intestines, iusques à venir à la region du cueur & du cerveau. Et ne pensez poinct que la beatitude des heroes & semidieux qui sont par les champs Elysiens soit en leur Asphodèle ou Ambrosie ou Nectar, comme disent ces vieilles ycy. Elle est selon mon opinion en ce qu'ils se torchent le cul d'un oyzon.

 

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