Ouvert l’été

Une page du 23 ©SR



16 heures.
Il fait juillet à n’y pas croire. Qui ne s’est pas surpris à regarder courir sur la campagne l’ombre des nuages d’été ? Je ne sais pas autre chose en écrivant ceci. Le désoeuvrement comme matière de la rêverie. Mon corps prolonge la terre. Comme une pensée. J’habite avec les éléments intérieurs des choses. Ce n’est rien, un lavoir. De l’herbe, des reflets, des fourmis. Les nuages, les merveilleux nuages.

Ce que j’éprouve serait assez difficile à formuler.

Des papillons, parfois.

Presque rien.


Yves Charnet, Petite chambre, La table ronde, 2005, p.112.



Pour commencer, cette citation du livre de Charnet, un corps au milieu de la chambre de Maurice de Guérin, et la littérature autour, et au-dedans. C’est le livre que j’ai lu, juste après cette nuit de lecture qui remue encore.
Mais cette lettre voudrait mettre en perspective tout ce que l’on aurait pu rater ou oublier à côté de ce rendez-vous qui devrait se prolonger prochainement sur le site. En attendant, un pas de côté, et une piqûre de rappel sur le fourmillement littéraire de remue.net.

Deux cadeaux pour commencer, deux cadeaux que je voudrais éclairer comme un envoi renouvelé vers la poésie.

D’abord des images, un film. Pour commencer, parler de ce cadeau sombre et vénéneux que nous a donné Philippe Rahmy. Nouvelle expérience, nouvelle expérimentation de la littérature après ses SMS de la cloison [1]… il s’agit du videolivre Demeure le corps. Le corps poétique de l’image existe-t-il au milieu d’une souffrance ? Le corps par fragments se livre à une danse étrange avec le cadre. Il appelle d’autres images et convoque de saisissantes compositions sacrificielles. Et, au bout des images, demeure le corps, certes, mais aussi une voix. Une voix qui chuchote ses cris et ses mots. « Mots de combat, mot de beauté » nous dit François Bon en présentation de ce vidéolivre. [2]

L’autre cadeau est également poétique. Il s’agit de l’imposant dossier ANDRE DU BOUCHET conçu par Sereine Berlottier à l’occasion de la parution des deux imposants volumes (près de 900 pages) que la revue L’étrangère consacre au poète. Outre la présentation de la revue, on lira des extraits et des études sur Du Bouchet, et diverses lettres… dont une inédite à Pierre Reverdy. Et de rappeler les articles que remue.net a déjà consacrés à Du Bouchet.

Prolongement opportun, hasard et volute des rendez-vous littéraires sur notre site : c’est Jean-Marie Barnaud qui évoque le dernier livre de Sereine Berlottier et le voyage de son Chao Praya paru aux éditions Apogée. On lit :

(Mais où et comment déposer l’ombre
simple d’un souvenir humain entre
les herbes vivantes.)

Tout l’essentiel est bien là, n’est-ce pas, dans l’inquiétude poétique que révèle cette question, puisqu’il s’agit bien de savoir si l’on peut être fidèle au monde, et comment, et quels mots, quels gestes, « simples », mais toujours des « ombres » en vérité, témoigneraient de son approche, sans rien trahir de l’émotion de la rencontre.

Parmi les rencontres qu’on aime prolonger, on retrouve dans les fils de la revue da mai-juin deux magnifiques poèmes de Jean Gabriel Cosculluela : l’épure tendue de « Compagnie » et ce « Peu de mots pour commencer dont tire ce fragment :

Peu de mots suffisent pour commencer. Dans ta gorge, l’éboulis de silences. Hors de toi. Ton souffle de peu de mots dans le froid : jour, couper, doigts, empêcher, écrire. Et, entre eux, l’éboulis.


Autres rendez-vous amorcés depuis quelques mois, le quatrième extrait du prochain Continuez de Jérôme Gontier et la Dix-neuvième nuit d’été de Pedro Kadivar. Et toujours la belle chronique de Cécile Wajsbrot qui nous invite « Au Café Kant ».

Et ne pas rater le texte « La langue maternelle » que nous a confié Marie Cosnay, autre manière de revenir sur « l’éboulis de silences » qui traverse les deuils [3].

Nous avons marché lui rendant hommage et nous avons mangé et j’ai montré à mon frère ce qui restait en équilibre à la fenêtre et qu’il n’a pas connu : moi, la forme de moi, langée, muette et honteuse à qui furent donnés le souffle mort des femmes dans des aubes moites, le sexe vieux des femmes, les crânes imberbes déjà rendus à l’os, bien que la peau encore y brillât, à qui le silence du père fût donné, et la double contrainte : certitude autoritaire, mise en faillite concomitante.



Le Général Instin reste activement de la partie par cette nouvelle émanation proposée par Pierre-Antoine Villemaine au regard des photographies d’Eric Caligaris. D’où nous parlent les phrases qu’on lit ? Des photographies peut-être. Ou d’ailleurs. Sans doute. Ce serait comme un entretien avec le flottement.

Apaisement dans le contrecoup
Demeure
L’infini tremblement
L’hésitation de l’anatomie

Evoquant « la lessive » de Michel Journiac, Catherine Pomparat nous rappelle que « toute affirmation a besoin d’une confirmation ». Peut-être est-ce le sens de ces Souillardes, nouvelle chronique ouverte pour l’été, écriture en forme de confrontation à une image ; saisie nerveuse et rapide de cette possibilité comme Catherine Pomparat le propose également à partir des photographies de Simon Rayssac dans « Faire trembloter les images ». Mais ces Souillardes n’interdisent pas de lire les « Rêves de bonheur » écrits à partir d’une installation de Simon Starling.

Toujours dans nos promenades artistiques et esthétiques, un rappel par Dominique Dussidour « Ce qui est détruit reste fragile » à propos de l’exposition Anselm Kiefer à Paris. Dominique Hasselmann nous emmène dans la forêt de Milly pour découvrir les « Cliquetis de Tinguely ».

D’autres esprits voyageurs nous conduisent ailleurs, plus loin, vers d’autres mots, d’autres voix. C’est le cas de José Morel Cinq-Mars qui nous conduit vers Montréal pour une causerie avec l’écrivain Hervé Bouchard qui lui confie

Mais les bords des routes me désolent, comme bien des nécessités. C’est une vision très romantique des choses, ça ne veut pas dire qu’elle soit fausse. J’ai grandi dans un monde où l’dehors est immense et l’dedans étouffé, on dirait, et je caresse le rêve idiot de posséder un vestibule d’au moins quatre mètres sur quatre aussi nu que possible. Suis claustrophobe dans l’pays des grands espaces, c’est à crever de rire, oui, c’est pourquoi j’ai dit bof.

Pour finir, quelques conseils de lectures au fils des derniers articles : les Lettres de la montagne et Lettres de la fin de Marina Tsvetaeva par Dominique Dussidour, Fabienne Swiatly revient sur Devenirs du roman, Jacques Josse revient sur les Ultimes paroles de William Burroughs, sur Marée basse de Marc Le Gros et sur Où le songe demeure de Lionel Bourg. Quant à moi j’ai évoqué Delenda ouest de Joseph Mouton et La blondeur de Cécile Mainardi.

Au fait, durant cet été français éclatant de festivals, peut-être faudrait-il faire un tour du côté des lectures sous l’arbre. C’est au Chambon-sur-Lignon entre le 19 et le 26 août 2007. Dans le programme, on retrouve Jean-Marie Barnaud et Philippe Rahmy parmi les lectures et autres ateliers. C’est sûr, on y sera !

Très bel été à toutes et à tous.

1er juillet 2007
T T+

[1et même son face à face avec « une bête à Starcraft »

[2Demeure le corps, chant d’exécration est également un livre qui paraît fin août aux éditions Cheyne.

[3Et de dire ici, parce qu’on n’a même pas eu le temps de lui dire de vive voix le 23 juin dernier, combien son dernier livre Déplacements a ému et mérite une lecture immédiate.