Le mouvement qui déplace les tables (1)


Première partie : table couverte de drapeaux

La table est ferme, mais ne tient pas tellement au “réel”. Même, elle l’évite souvent. Cet évitement donne au meuble une cohérence qui justement l’irréalise encore davantage.
Une fermeté entière ne va pas sans risque : la table ouvre indéfiniment les matières qu’elle formalise et déstabilise le regard. C’est un espace circonscrit dont l’accomplissement est toujours à refaire. J’ai pris la fleur pour une table.

Des sensations de table ronde, que l’expérience m’a livrées selon des rythmes inégaux, se sont inscrites sans qu’un absolu rêvé les cloître définitivement. Les yeux portés sur la surface plane horizontale étiraient en suivant leur montée une multiplicité d’excroissances blanches : les « Piss Flowers » d’Helen Chadwick. [1]
Ici en deux, l’empreinte renversée d’une urine féminine versée dans la neige sculpte le plateau circulaire découpé en corolle et fabrique un pistil à la protubérance ambivalente, une fleur hermaphrodite.


1.Table des matières

Transfigurées en Constellation de la Table les sensations de Piss Flowers se déposent ici et là au gré des 12 tables-fleurs disposées sur une moquette vert gazon. En écho, en éclats, à l’intérieur de l’espace muséal pluriel et déhiérarchisé, une infinité de Paillettes argentées pour l’advenue d’une “Structure de discussion” a été dispersée par Liam Gillick.
L’Entrepôt Lainé renoue avec ses souvenirs sensitifs et le musée avec ses brillants commencements. Je regarde la spatialisation du CAPC par l’exposition Drapeaux Gris comme un agencement de tables.
« Écrire permet-il à quelqu’un de voir mieux ? »
à la question posée par Emmanuel Hocquard dans Théorie des tables
une réponse immédiate
« Sur la photographie
une lessive de drapeaux »
 [2]

Le nombre et le mouvement des images et des textes ont grandi exponentiellement, ceux des tables aussi. L’indécision est à son comble, l’art est sans drapeaux, au musée la solution n’est plus donnée avec l’étendard, l’étant d’art fut-il gris.
Le communiqué de presse de l’exposition Drapeaux Gris déplacé de part et d’autre de l’Atlantique, traduction d’un titre d’exposition Grey Flags et d’un texte de l’artiste américain Seth Price est une œuvre à part entière et s’adresse en français au spectateur à la deuxième personne du singulier : « Tu en as choisi, une époque, pour naître ! »

“Que fut-il faire ?” Expression actualisée d’un « Que faire ? » des avant-gardes du début du XXeme siècle inapproprié à notre époque. Price porte son nom sans état d’âme, comme la plupart des esprits progressistes, il préfère les questions aux solutions.
Le statut de la figure de l’œuvre d’art à l’intérieur de l’institution muséale est moins réglé qu’il n’y paraît. Un constat proche semble-t-il de celui que fait Jean-Philippe Antoine qui se réinterroge « sur le statut de la figure de la Muse » dans son indispensable analyse des partis pris de Marcel Broodthaers. L’œuvre d’art inspirée serait sortie du musée par la porte des mots et y reviendrait par la fenêtre inspirée des images.


2. Table d’orientation

S’interroger alors, dans leurs formes et dans leurs lieux, sur les "stratégies d’espacement" de l’exposition Drapeaux Gris c’est rendre visible le fonctionnement de l’œuvre Grey Flags de Seth Price :
1. Un réemploi de références culturelles passées qui ne prétendent ni à la vénération, ni à la tabula rasa :

par exemple l’espace mural d’ Allen Ruppersberg.


2. Un réemploi critique de références culturelles hors robotisation institutionnelle des regards et des attitudes devant les pratiques artistiques actuelles.
Par exemple, l’expérience d’une déambulation longue, lente et répétée sur la mezzanine de l’Entrepôt, au premier étage du musée avec des robots, 9 vidéos de l’artiste
Lutz Bacher. En surplomb et autour de l’exposition, la vision survole « tel un paysage vu d’avion » [3] la forêt des images étendue dans la grande nef et ouvre indéfiniment une optique aérienne des œuvres.



3. Table d’hôte

Peut-être que la principale question alors est liée à l’existence ou pas d’un vent de complicité entre artistes, curators, spectateurs, etc. etc., entre œuvres d’art, espace muséal, espace privé, etc. etc., et au “donner à voir” comme on disait autrefois, d’une communauté d’intention et/ou d’intentions qui se demande dans quel/s sens flottent les drapeaux gris ?



Qu’est-ce que ça leur fait là tout de suite aux spectateurs de ne pas voir de drapeaux gris, de regarder des vrais post-it et de penser à des images de table ?




Il y a des tables manifestes et des tables latentes dans l’exposition Drapeaux Gris. Le rapport entre les formes qui structurent ma vision des tables n’est pas vraiment logique i.e. “conforme au bon sens”.
Ce qui intéresse Charlotte Laubard, la directrice du CAPC, dans Grey Flags c’est que cette exposition « montre des œuvres qui développent à leur manière des résistances à l’interprétation » [4]. C’est ainsi que je me suis intéressée aussi à des pratiques artistiques qui “échappent en permanence” aux catégories prédéterminées de la critique et de l’histoire de l’art, en particulier en les considérant comme des « margagnes », des mauvaises mailles qui s’écartent de côté et d’autres, se détournent se meuvent dans une direction où personne ne les attendait.

De l’espace entre texte et performance de And so on, End So Soon : Done three times de Robert Filliou à l’espace entre images mouvantes et texte de Scenes from the Ring de Lutz Bacher le mouvement qui déplace les tables est un moulage d’indécidabilité.
Je me coule dans mon propre moule, je prends la table pour les moules :

Moules, Muses, Méduses, la page 77 du livre de Jean-Philippe Antoine reprend les deux opérations alternatives de moulage et de modulation déjà distinguées par Gilbert Simondon. Je les prends :


Le moulage se caractérise par la stabilité des formes produites, c’est-à-dire par l’exactitude de la reproduction. Cette opération met par ailleurs en jeu une capacité à reproduire qui a pour seule limite l’entropie à laquelle sont assujettis les matériaux employés et la forme concrète du moule . Rien n’y varie sinon par usure. Au contraire, la modulation a pour caractéristique la variation continue î º à savoir une production de nouveauté qui affecte aussi bien l’élément modulateur que l’élément modulé. Bien qu’opposés de ce point de vue l’un à l’autre, moulage et modulation forment donc en fin de compte deux opérations symétriques : « mouler est moduler de manière définitive ; moduler est mouler de manière continue et perpétuellement variable ». (Gilbert Simondon, L’individu et sa genèse physico-biologique, J. Millon, Grenoble, p. 45)

La deuxième partie de cette chronique tentera de montrer comment le mouvement qui déplace les tables oscille entre moulage et modulation.
Cette première partie n’est qu’ une première expérience de déplacement :
« Une table est un dessus » [5]

7 janvier 2007
T T+

[1Le catalogue Grey Flags dont il sera plus particulièrement question dans la deuxième partie de cette chronique reproduit le poème d’ Helen Chadwick “Piss Posy” publié dans In Side Up, ed. Diana Augaitis, Banff : Walter Phillips Gallery, 1991 :

Drink me harder, my diligent,/
swell to bursting pretty sluice/
and piss a posy/
deeper, dear,/
here — into my snow white/

rain rogue about my pistil shot/
hot juice, as if a bumblebee/
would lick my petals,/
pollinate me/

For centre stage’s golden crown,/
ring-a-ring a dandelion/
molten amber/
all falls down/

calciferous, how Nature’s art/
does freeze our bold Indifference,/
void now volume/
daggled plume,/
bespattered all round love’s spume/

locked together, you and I,/
bind a hybrid daisy chain,/
organs doubled/
two a bed and/
by a floral rhyming wed/

Linnaeus what would you say,/
how define such wanton play ?/
vaginal towers/
with male skirt,/
gender bending water sport ?/

each the other’s measure wear/
bared inside-up/
contrariwise,/
as if a chromosome could dare/
to host such inverse pleasures, squared./

Come sit on me, my mandrill’s arse/
cast priapic,/
former fold,/
suck my penis envy farce/
like old Vénus de Lespugue.

[2Emmanuel Hocquard, Théorie des tables, P.O.L., 1992, p.20

[3Une prochaine chronique à partir des photographies de Yannick Lavigne dira plus précisément cette expérience.

[4SPIRIT, # 25, Dec 2006, p.14

[5ibid. note 2, p. 30