Sébastien Ménard | Mantra des villes quittées

 

 

 

“ HENRY DAVID THOREAU Car on arrive à tout moment à l’incertain moment de son âge d’homme et, forestier à soi-même devenu par la faiblesse des choses (dont soi) cultivant fantasmes sur fantasmes de devenir, n’obtenant que pourriture et fioritures et factures, on rerêve, et on remet ça, et c’est reparti revivre en incivil ouf et hors-monde, s’étant assuré à mort que tourner autour d’un pot sans fond réservait des moments exquis — ”
Jean-Pascal Dubost, et leçons et coutures (…), Éditions Isabelle Sauvage.

 

 

 

 

 

 

-1-

S’éloignant ville et gardant là dans tête port — grues — cargos — ferrys — douanes — chiens — ou encore dizaines de semi-remorques s’échappant chappant chappant chappant de l’acier d’un cargo — j’ai souvenir du pont F3 et d’un truck de Viking le gars il a une tête de Viking et c’est écrit dessus Viking et crâne de quoi — crâne d’élan sur tableau de bord nous faisons des plans, nous lisons des cartes, nous quittons Tallin à bord du MS Finlandia, la mer est belle.

 

 

 

 

 

 

-2-

Sans gasoil et sur conseil à tracer sur la bike line ou sur l’asphalte — entre camions entre bétons quitter Riga nous conduirait à échouer sur sable — échouer sur sable de mer inconnue et pour la première fois — « le premier soir et sur les traces de qui / ou de quoi » encore la vie, la boucle, le retour, OBSTINÉMENT !

 

 

 

 

 

 

-3-

Entre pluies entre lignes, entre asphaltes entre les ponts, sur les fleuves entre soupapes et sacs chargés de vivres — à travers travées tracés coupes dans poussière puis — sous la boue essuyant versées, averses, flottes : je demande au shop deux bières, un morceau de pain, cinq litres d’eau potable — dégoulinant dégouliné trempé trempant sans trembler dans ce bois nous dormirons à l’abri des temps et comme des chiens — tout s’est arrêté sans gasoil nous avons quitté Varsovie.

 

 

 

 

 

 

-4-

À l’avant en avant avançant dans sale temps cherchant le souvenir du jour où c’était quitter les ruines de Kraków — plein nord et sinon qu’à la station-essence-bar-restaurant-motel de Moskorzew, on attrape une connexion et plusieurs litres de flotte — la carte dit : « il y a un coin pour la nuit, la ville est au loin » — la ville au loin la ville est loin — la ville / est / loin.

 

 

 

 

 

 

-5-

Alors que — sereins — nous laissions Szeged dans la fine pluie douce pluie du printemps peu à peu intense pluie froide froide pluie voilà que — trempés — nous entrons dans un café de Baks, la femme qui tient les lieux passe coup de fil sur coup de fil : quoi faire des errants ? — quoi faire des villes laissées ? — à la sortie du village direction Csongrád, là, à gauche : à gauche un chemin et qui sait ce qui arrivera à Szolnok, demain ?

 

 

 

 

 

 

-6-

Et encore à traverser boulevards — à mater panneaux publicitaires, bus à deux étages Hitong Hitong c’est leur nom Hitong — dizaines de statues — faux radeaux — bitume enfoncé, ramolli mou-mou sous les poids des camions, des bus et — vifs tirets portant respiration — type en scooter arrivant arrivé là, lâchant machine benzine sur trottoir et courant sur l’asphalte d’un carrefour — casque sur tête, tête dans casque — trottoirs défoncés — mini-market — green-market — autoroute — mosquées — gasoils — klaxons — bêtes mortes charognes côte d’altitude 500 mètres à la décharge un gars dans sa voiture percute aujourd’hui un chiot — au loin les sommets sont enneigés, route de Koumanovo s’échappant de Skopje ô cantate interminable de mes frères humains — 
des chiens
plastiques brûlés
pneumatiques
de l’air de l’air de l’air.

 

 

 

 

 

 

-7-

« Nous avons quitté Athènes en voiture — nous avons quitté Athènes en bateau » — du Pirée les ponts les grues les conteneurs — cargos remorqueurs ferryboats et traversiers — pétroliers « c’étaient encore des trains et des villes et des bus et des villes et des taxis et des autocars et encore des villes » — une radio sur le pont, un ronronnement de diésel — une dizaine de scooters s’échappant là-bas troupeau de mobylettes sur le quai — têtes filées sur l’asphalte et dans poussière au Pirée — stations de métro prononçant son terminus et tu sais, tu vois, dizaines non pas centaines de tentes posées sur le béton — corps de ceux qui attendent là réfugiés c’est leur nom que tu voudrais connaître un gosse — l’un d’entre eux — se jette à l’eau d’un coup d’un seul et derrière une dizaine d’autres, court, suit, joyeux se jettent à l’eau — ils rient, tu imagines qu’ils rient dans l’eau du port du Pirée où tu t’échappes sur le pont d’un traversier autour duquel tout tourne — et continue sans fin.

 

 

 

 

 

 

-8-

Et monde se vautre mais sait construire ville dont il est difficile de sortir sans diésel, sans autoroute, sans vitesse, grande vitesse mais voilà qu’on se retrouve au sud-ouest de Thessalonique — c’était avant, c’était après — errant chiennant traversant industries, quartiers laissés, baraques vides et vitres ouvertes — terrasses — béton — vitrines fermées — types qui attendent assis au café (il n’y a rien sur les tables) — bagnole accélérant crachant son diésel mal brûlé — poussière derrière un camion — poubelles renversées — gosses qui te rattrapent sur un vélo rouillé — vieilles femmes levant une main ou des yeux brillants — chien endormi gueulant de peur de qui a-t-il peur de lui-même de sa peur de chien errant son éternel peur de chien la même la tienne — un panneau rouillé indique dans une autre langue dans un autre alphabet la suite — le bitume est éventré là — la peinture disparaît — reste béton.

 

 

 

 

 

 

-9-

Un 15 février où il fit plus de vingt degrés sur le béton de la gare de Sofia que nous nous apprêtions à quitter — sans supposer les kilomètres de cabanes, de tôles, de cours boueuses, de rouilles, de plastiques, de gosses saluant un train que tu habitais pour la nuit — le soleil s’effondrait vers l’ouest dans un crépuscule interminable, brumeux, effeuillé, composté, éclipsé mais lumineux j’insiste : lumineux.

 

 

 

 

 

 

-10-

À 4h30 un matin d’hiver disons transcarpatien il s’agit de fermer pour la dernière fois une porte — alors, glissant clef dans boîte aux lettres, descendant les pentes du mont Feleacu, traversant la ville, embarquant — laissant les lumières de Cluj-Napoca disparaître dans le noir noir, que penser ?

 

 

 

 

 

 

-11-

Et pourtant la veille encore la nuit-même peut-être nous étions à l’angle du bulvardul Dacia et de la strada Eminescu à répéter la même chanson d’Eminescu sur un air de blues — à faire des plans d’échappements de ville — à compter le nombre de vies nécessaires — à valider la suite des jours — à se demander si les ours de Predeal, de Braşov ou d’ailleurs viennent encore manger dans les poubelles des hôtels — à écouter le défilement des phares — à noter l’écoulement du réel et surtout : à sentir que la ville disparaît, que nous allons quitter Bucarest une fois de plus noapte albastră nuit bleue.

 

 

 

 

 

 

-12-

Souffle oui dans souffle nous avons pénétré grande ville par de larges voix — nous avons traversé une foule et des feux — nous avons pris note — nous avons écouté les voix les signes — nous avons rempli nos bouteilles au filet d’une source chaude — nous avons senti le souffre des eaux sauvages — nous avons continué, nous avons continué vers l’ouest car c’est là que nos routes menaient ce jour-là et c’était NOTRE SOLUTION POUR QUITTER VARNA — nous avons écouté les coups de frein les accélérations — nous avons poursuivi les camions les chiens, nous filions dormir dans les sables blancs et nous ne tremblerons plus sous les orages et les pluies.

 

 

 

 

 

 

-13-

Sur cette route que nous voulions prendre et vers le sud — je veux dire la route qui permet de quitter Constanţa si grande si dingue, si soleil si gasoil — la route depuis Techirghiol vers Moşneni — la route 393 — et que nous souhaitions suivre plein sud jusque la frontière — après Vama Veche — c’est impossible et je m’y perds dans ce bazar.

 

 

 

 

 

 

-14-

Laissant Belgrade pour les cheminées de Pancevo.

 

 

 

 

 

 

-15-

J’adieu Novi Sad vers Sremski Karlovic, j’adieu Novi Sad vers soleil, j’adieu Novi Sad vers bitume, j’adieu Novi Sad vers camion, j’adieu Novi Sad vers légumes, vers sirop, vers eaux-de-vie, et je ne sais rien de Novi Sad adieu-je.

 

 

 

 

 

 

-16-

Alors c’était tenter de quitter Budapest par temps chaud et lourd — par les quarante degrés — par le vent, la poussière — par l’orage — par l’averse — abrités contre le mur d’un shop ça vole autour et tonne impassible à chercher l’état de poésie vous êtes complètement jetés par dessus le mini-market.

 

 

 

 

 

 

-17-

Je laisse à Bratislava un refuge en forme de botte de paille, un repas sous la pluie, des entrepôts abandonnés. Je laisse à Bratislava le chill-out des grandes fêtes transes, quelques gobelets en plastique. Je laisse Bratislava dans le gris pluie de notre éternelle inquiétude de bête.

 

 

 

 

 

 

-18-

Quittant Vienne avec le souvenir des baignades nues.

 

 

 

 

 

 

-19-

Depuis combien d’années les eaux de l’Inn, de l’Ilz et celles du Danube se mélangent-elles à Passau ? Voilà genre de questions à vous tarauder, vous batailler, vous déranger alors qu’il s’agit de rester concentré sur le chemin des villes quittées, laissées, abandonnées — un burger curry falafel ne change rien — ni aux pluies — ni aux couleurs des eaux de l’Inn, de l’Ilz et du Danube qui se mélangent donc à Passau depuis tant d’années me dis-je de fil en aiguille rien ne s’arrête et Passau disparaît.

 

 

 

 

 

 

-coda-

mais où sont les forêts — oh route et bitume d’asphalte en gasoil — nous là dans poussière pédalons sur le vent mais debout sur le vent — nous là dans boue à l’abri des forêts décimées restons (bis)

 

 

6 février 2018