Martin Wable | Du jasmin dans les villes (carnet d’instants)

Martin Wable est né en 1992 dans le nord de la France et vit actuellement dans les Landes. Travaillant dans l’édition, il est aussi créateur avec Pierre Saunier de la revue Journal de mes Paysages, d’inspiration réaliste. Il a notamment publié La Pinède et Snobble aux éditions maelström en 2012 et 2015, Un aquarium sur le toit (coécrit avec Patrice Duret) aux éditions Le Miel de l’ours en 2016, et Géopoésie (Prix de la Vocation 2015) chez Cheyne éditeur.


Saint-Eugénie à Biarritz

Nous avons d’abord été au phare célèbre où on pouvait voir de toutes parts une mer noire. En nous approchant du précipice l’acoustique devenait très différente. De petits ourlets blancs se formaient au bas des rochers, et se séparaient avec minutie. Et un vent ample teinté de cette activité comme illustrant et accompagnant nos regards vint harceler nos oreilles. Un drone qui semblait solitaire opérait un ballet statique. Nous avons gagné un banc qui donnait à voir la totalité de la baie où était fondée Biarritz. Avec ses hôtels fastueux et d’étranges immeubles qui répondent au plan d’urbanisation touristique de la mission Racine des années soixante. L’accumulation des sons, des formes et des perspectives ouvertes à l’océan, carrées, ancrées, mais infimes devant les brumes houleuses redonnait à nos pensées la grandeur que les pluies de la semaine avaient conservée au fond de nous-mêmes quelques jours, mais dont les activités quotidiennes, et le refuge des habitudes avaient fait un peu oublier. Une mère était venue avec son fils profiter d’un moment de vacance de ce début de semaine ; visiblement des riverains en exil. Je me figurai que les gens devaient avoir ici des pensées inspirées dans l’immense et, je l’espérais, en dépit d’un certain confort, une exigence, et une nostalgie d’hommes cléments avec le monde.

Nous avons suivi ensuite la corniche qui permet de redescendre vers le centre-ville et ses boutiques de luxe toutes fermées. Il avait fallu emprunter une route intérieure à mi-parcours, la portion côtière se trouvant toute privatisée par les propriétaires basques. Et au détour de rues aux noms marins nous apercevions parfois quelque perspective ouvrant sur l’infini. Ce n’est que plus tard au cœur de la ville que je m’aperçus à propos de la coupole de la place Saint-Eugénie, qu’elle était comme un écho à cette église orthodoxe bâtie au bout d’une des rares rues sans dénivelé attenante au centre. Sur son mur un panneau annonce en traduction cyrillique les offices et les visites ponctuelles.

Julie a pris quelques photos. Elle en a souhaité de mon visage en souvenir, mais j’ai grommelé. Je me suis dérobé à l’instant. À ce reflet peut-être sédentaire que l’on trouve en arpentant les stations balnéaires hors saison. Une infidèle image du temps. Tandis que cadrer le palais rouge flamboyant, et son jardin me semblait une fenêtre dans un ailleurs où conjointement temps désert et lieu balnéaire ouvraient sur un désir de navigation. Nous n’étions pourtant que de maladroits badauds que les éboulis des vagues au pied de la digue impressionnaient. En fait gênés par quelque grain de sable refoulé de la tempête, ou essaimé par la pelleteuse chargée de l’entretien de la ville, et qui avait fini à l’intérieur d’une chaussure. Je fus finalement capturé par l’instantané au moment-même où je me tournai vers le port.

Puis Julie me fit remarquer, comme nous visitions l’église Saint-Eugénie de Biarritz — immense chambre échoïque où chantaient les vagues du pays —, en lisant une petite affichette vers la sortie, que nous étions un jour de Saint-Eugénie. Le bâtiment s’appelait ainsi en hommage à l’impératrice Eugénie de Montijo, femme de Napoléon III, qui était quant à lui connu pour son influence sur le paysage landais d’où nous étions partis le matin-même (pour traverser gaves et torrents pyrénéens affluant vers l’océan). Il avait fallu planter ces infinités de pins parallèles afin d’assécher les marais insalubres. Un désert pour un autre désert. Et ce n’était peut-être pas un hasard si, pour nom unique, la rue de l’église orthodoxe s’appelait : rue de l’impératrice. L’impératrice avait élu la ville à plusieurs lieues des marais, dont elle serait doublement patronne chaque 7 février, comme lieu de villégiature.


Rencontre en centre-ville

Nous nous étions rejoints dans un jardin du centre-ville. Des fleurs de jasmin pigmentaient le banc, et l’allée périphérique de la buvette. Les pigeons n’avaient jamais été si gros. La caillasse blanche des allées réverbérait fortement la lumière nuageuse.

Nous avions plus tard tenté de noter quelques mots sur une feuille de papier quadrillée pour retracer la rencontre : une feuille scolaire, aux lignes teintées de bleu. Autrefois violettes, de cette encre uniforme, qui teignait les lignes de tous les documents. Nous avions déjà oublié beaucoup. Et les Côtes-du-Rhône finissaient leur course depuis les coteaux lentement dans les verres.

C’était un début. Le papier plié, glissé dans sa poche. Peut-être il faudrait écrire ce moment plus tard. Écrire ce qui n’avait pas été écrit. Ce qui ne peut s’écrire tant l’humain est toujours à côté d’une marque nette dans son mode d’existence. Tant il est aux lois ce qu’est la mémoire à la langue. Nous avions échangé dans une frivolité printanière, sous l’ombre des platanes poussiéreux des poussières de la ville.

*

La politique était sujet de recours, dans les langues qui précèdent les gouvernements qui devaient venir dans quelques mois. Ce pont en construction entre les nouveaux représentants démocratiques qu’il s’agissait d’achever, mais dont il ne nous appartenait pas l’ouvrage. Et ces mots dépourvus de sens étaient des socratismes.

Florent qui achevait ses travaux, me dit que nous avions résumé la morale chrétienne. Celle qui soutient que la richesse est bien une illusion, comme nous ne possédons rien par nature. Je me demandai ce qu’il en est des propriétés intellectuelles, et si nous avons propriétés intellectuelles de nos pages, autant que de nos corps ? Et quel lien nous unit à ce que nous prétendons posséder ?

Une économie sociale qui se résume à ce savant équilibre. A cette coïncidence toute censée qui donne aux êtres de se rencontrer dans les idées, aux oisifs de labourer le fond de ces sujets en recourant à deux chaises, deux boissons, et un climat frais, et le vent dans les jasmins.



La Place

À Adeline Baldacchino

1

Les quais de Lisbonne étaient blancs d’une lumière d’automne. Un couple de français marchait, tentant de prendre des photos, hésitant à chaque carrefour, chaque nouveau point de vue sur le bassin. Non loin derrière, j’espérais apercevoir l’estuaire, et peut-être la mer mais je ne voyais rien. Je devais ralentir le pas car les français s’arrêtaient lorsque je m’arrêtais, reprenaient lorsque je décidais de continuer. J’étais ainsi dans l’impossibilité de les dépasser.

Des oiseaux de mers passaient, rares. Sans doute l’heure de la criée était-elle révolue L’heure de la digestion, du moins du début d’après-midi était en cour. On marchait vers Belém.

L’eau brillait, l’horizon était indistinct de lumière, d’évaporation, de pollution peut-être aussi.

2

Nous étions montés trop haut dans la rue et midi rayonnait. Nous avions fait le tour des petites résidences dans un rayon proche, n’avions trouvé aucun endroit pour commander un café. Le panorama semblait vide de la moindre enseigne, de la moindre forme d’activité humaine, en tout cas espagnole. Seuls quelques ciels silencieux et des envolées d’oiseaux migrateurs.

Nous avions donc décidé de redescendre vers la voiture, en tentant sans espoir une autre rue.

Nous avions débouché sur cette place entourée d’immeubles rouges et jaunes, et quelques variétés bleu-amande, carrées, immobiles, propres à des résidences de banlieue. À cette heure c’était la sieste sans aucun doute, et nous étions des étrangers. La route vers Saragosse, le nord, nous tendait déjà les bras.

On remarquait le calme, la géométrie de Salamanque, au regard de ses cités HLM, ses bars à tapas douteux, et ses cafés qu’on croit fermés, où les buveurs semblent même endormis. Ils offrent aux éveillés, étrangers soient-il, le privilège de la parole, des « mots forts », de la science et du charme. Ces mots-là nous les échangions avec la patronne, entre nous, ou préférions le silence.

Et nous étions des promeneurs sur les trottoirs de Salamanque, au pied des immeubles, et des portes qui voudraient bien s’ouvrir vers des rez-de-chaussée carrelés, nous conduire au cœur de la vie.
Et il y avait justement à deux cent mètres de la place la porte de Chan, qui s’était ouverte sur la pension où nous avions dormi. Des escaliers étroits, blancs. Et un espace loué pour admirer les rues en discrétion, boire, se restaurer, se reposer. Tenter de vivre, et d’exiger du soir précommandé, du lendemain avec sa route, ses péages, ses stations essence, ses frontières.

C’était sur cette place que les frontières m’avaient semblé les plus belles. Elles étaient celle des petites nécessités. Des panneaux indiquaient aux voitures où ne pas passer. Des enseignes clignotaient très au loin pour prévenir des endroits où rencontrer âme-qui-vive. Des plantes aux fenêtres, des serviettes de bain, des bric-à-brac discrets renseignaient sur la présence des résidents, leur manière d’habiter – réglementée par la mairie certainement en ce qui concerne le linge aux fenêtres. Et des voitures de modèles modestes étaient garées tout autour, pour prendre le large en temps voulu, pour de plus grandes aspirations peut-être.

10 février 2018