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Mariette Navarro | Genèse

A dire vrai, le dialogue avec François Rancillac, directeur du Théâtre de l’Aquarium, a commencé bien avant que nous ayons l’idée de cette résidence. Depuis plus d’un an, nous avions décidé que j’écrirais une pièce qu’il pourrait mettre en scène, nous rencontrant sur la notion de laïcité, et plus particulièrement la façon dont elle est brandie et malmenée dans l’espace public depuis quelques années. Non pas que je sois particulièrement à l’aise avec des sujets de société devenus soudainement aussi brûlants, mais j’aime l’idée d’écrire un théâtre pour aujourd’hui, en prise directe avec les turbulences de son temps, et pour cela même, précisément, délibérément poétique, littéraire, métaphorique, détournant le miroir de l’actualité pour mieux saisir quelque chose qui se passerait sous la surface des affaires et des faits divers.

D’abord, il me fallait choisir un angle d’attaque. Parce que c’est bien d’attaque qu’il s’agit, je le pressens. De bataille, de corps à corps, avec le territoire vaste de la "laïcité". Très vite, j’ai eu l’impression qu’un piège se cachait derrière chaque mot, que derrière chaque anecdote on allait me demander de choisir mon camp, dans une bataille de communication plus que dans de véritables débats d’idées.

Et puis il fallait choisir un angle artistique qui dépasse l’exposé, l’illustration, la thèse. Ou le documentaire, non pas que je n’aime pas ça, mais je ne suis pas, je crois, la bonne personne pour cette approche. Et le théâtre que j’aime a besoin d’une ampleur plus poétique. Très vite j’ai senti que j’avais besoin de la chair des mots et de la fiction, pour plonger dans l’obscurité d’un temps où chaque idée glisse et se retourne.

C’est en parlant de ce projet pièce autour de moi - j’ai tâtonné si longtemps pour en trouver la porte d’entrée ! - que j’ai eu l’intuition qu’il fallait qu’il n’y ait que des femmes sur le plateau. Parce que, quel que soit l’angle sous lequel on aborde les questions de laïcité dans la France d’aujourd’hui, ce sont toujours les femmes (leur corps, leurs vêtements) qui sont au centre des débats - ou des violences. Comme si quelque chose n’était pas réglé, d’un conflit archaïque entre les femmes, les croyances, les corps, les dogmes. Que ce soit dans une religion toute puissante, ou dans une laïcité comprise dans une acception extrême et exclusive, dogmatique à son tour, outrepassant les lois plutôt conciliantes de 1905. Paradoxes et contradictions d’un monde en plein chantier.

C’est l’idée de convoquer des sorcières d’époques différentes, qui a donné à son élan à l’écriture. Et d’aller voir du côté de l’Hérésie, sous toutes ses coutures.
L’hérétique est celui ou celle qui s’éloigne des dogmes. Étymologiquement, l’hérésie est l’acte de faire un choix, d’avoir une libre opinion. Les Sorcières, accusées de magie et de pactes avec le Diable, ont incarné l’hérésie criminelle entre le Moyen-Age et la Renaissance. A chaque époque, elles ont été bouc émissaire et variable d’ajustement de tous les bouleversements de la société.

La pièce se déroulera dans une réunion secrète de plusieurs d’entre elles. Comme si elles avaient décidé d’œuvrer elles-mêmes aux conditions de la fin de leur persécution, en reprenant en mains l’Histoire et la sémantique. Jusqu’à l’exutoire d’un manifeste hérétique ou d’un cabaret hérétique, ou d’un Sabbat fabuleux. Que ce soit joyeux, libérateur.

Une première résidence à l’automne 2017 à la Comédie de Béthune, qui accueillera également le spectacle, m’a permis de bâtir un premier dessin. C’est au texte définitif que je m’atèle en ce moment, et qui est l’objet central de ma résidence pour, et avec l’équipe du théâtre de l’Aquarium.

Mariette Navarro - 4 février 2018
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