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Carole Trébor | "Très chère Bibliothèque"

Lors de ma rencontre avec la trentaine de bibliothécaires de Vincennes, l’une d’entre elles (il y a une majorité de femmes) m’a demandé quelle idée je me faisais des bibliothèques et quels souvenirs j’en gardais. Deux questions en une, certes, mais étonnamment liées. Les bibliothèques pâtissent parfois d’une image ringarde, qui ne m’a jamais contaminée. Si j’y pense, aucun dénigrement ne m’a effleurée à leur propos. Au contraire. Mon enfance a été ponctuée de rendez-vous hebdomadaires avec ma bibliothèque de quartier, qui occupait le rez-de-chaussée d’une cité des années soixante, dans le 13e arrondissement. De l’autre côté de la barre d’immeubles, il y avait la rue Sainte-Anne, l’hôpital psychiatrique et son inquiétant mur de pierres.
Au milieu des étagères de BD, de romans et de revues, je me sentais dans un cocon.
Chaque samedi, avec ma soeur, nous empruntions des livres. Plus j’en prenais, plus j’étais contente. La bibliothèque éveillait en moi une tendance à la boulimie livresque, d’autant que nous en achetions peu. Je me souviens du poids du sac en plastique à la sortie, annonciateur de bombance. Sa légèreté était en revanche le signe décevant d’une mauvaise pêche.
La bibliothécaire était sévère, sa voix me semblait très aigüe, teintée d’agacement. Elle était intraitable sur les retards, les pages cornées et l’agitation des enfants. « Posez vos documents sur la banque de prêt et ouvrez-les à la première page, merci très chère », me rabâchait-elle à chaque fois. Elle vouvoyait les enfants et les appelait tous « très cher » avec une pointe d’ironie. Et la répétition de ces mots, chaque samedi, pendant des années, faisait partie d’un rituel rassurant de ma vie, même si je ne comprenais pas bien le sens de « banque de prêt ». Elle tamponnait l’étiquette sur la page de garde.
C’était avant l’informatisation des années 1990.

J’ai arrêté de fréquenter les lieux à l’adolescence.
Et lorsque je suis retournée en bibliothèque, c’était pour y accompagner mon fils de trois ans. Située dans un autre quartier de Paris, rue Buffon, le long du jardin des Plantes, elle était coincée entre l’école maternelle, construite dans les années 1970 et l’école primaire, digne représentante de la 3e République. En montant les escaliers vers la section jeunesse, j’expliquais à mon garçon qu’il aurait une super carte pour pouvoir prendre des livres, qu’il faudrait ensuite rapporter. Je continuais à lui raconter le fonctionnement des lieux lorsqu’un ordre, énoncé d’un ton sans réplique, retentit jusqu’à nous : « Vous pouvez vous calmer s’il vous plaît, très cher, je ne vous le répéterai pas deux fois ». Je reconnus instantanément cette voix, c’était celle de la bibliothécaire de mon enfance ! Elle travaillait désormais près de l’école de mon fils !
Comme quoi, il y a des bibliothécaires qui prêtent des livres à deux générations d’une même famille.
Mon activité d’auteur jeunesse a encore densifié mes liens avec les bibliothèques. Les rencontres organisées avec des lecteurs m’ont permis de visiter nombre d’entre elles, partout en France.
Et chacune de leur histoire me touche.
Il existe des petites villes, désertées de tout commerce, où la bibliothèque est le seul lieu ouvert le samedi. Des bibliothèques en zone difficile qui proposent des cours d’alphabétisation. D’autres qui conservent les archives d’activités qui n’existent plus, la mémoire des sites industriels fermés. J’ai vu des cheminots à la retraite consulter les documents dans la salle consacrée aux trains à Saint-Pierre-des-Corps. D’autres y déposaient leurs propres collections.
Aujourd’hui, j’ai un nouveau rituel.
Je fais un tour à la bibliothèque municipale de toutes les villes où je passe. Je me balade entre les rayonnages, curieuse de la manière dont sont classés les ouvrages. Les étagères destinées aux ados me font de l’œil. Je regarde comment sont installés les bacs d’albums pour enfants, si leur coin est confortable et accueillant, si les gens se parlent fort ou s’ils chuchotent, si les usagers travaillent avec des écouteurs sur les oreilles, s’ils feuillettent la presse, assis dans des fauteuils. Je saisis des bribes de conversations qui se faufilent entre les livres. Je m’imprègne de l’ambiance et j’y ressens un peu la ville dans laquelle je suis.

Illustration © Carole Trébor/Marc Lizano

Carole Trébor - 12 février 2018
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