La disparition

Chapitre 1

J’aimerais raconter ce qui m’est arrivé l’été dernier, ici même. Nous étions dans la maison de vacances que nous occupons chaque année depuis que Damien est tout petit. C’est une maison qu’Alexandre a héritée d’un oncle du côté de sa mère. Elle est quasiment en bord de mer. Juste de l’autre côté de la rue qui borde les maisons face à la plage. On ne bénéficie pas de la vue sur le rivage en ouvrant la fenêtre de sa chambre, mais le bâtiment n’affronte pas directement les embruns, les hautes marées. On se rend en cinq minutes à pied sur le sable pour admirer les ciels changeants. Ce que je fais tous les matins. En ce moment, la mer se retire, la basse mer est prévue à 13 h. Au loin, des petits bateaux jettent l’ancre. Un homme fait avancer sa planche debout, à la rame. On dirait un homme des îles lointaines. Des jeunes gens jouent au ballon dans l’eau. On voit des têtes de nageurs solitaires. Un calme, une douceur particulière accompagnent ce moment. Le bruit des êtres humains est étouffé. On entend juste la brise marine et les cris des mouettes. Non loin de là où je me suis assise, des familles vaquent à leurs occupations estivales. Un couple et leur fille de dix ans environ, jouent avec un cerf-volant. Une femme s’occupe de ses enfants, un garçon et sa sœur. Elle appelle le garçon Maxime. La fille, dont je n’ai pas entendu le prénom, veut aller nager, même si la mer est déjà un peu loin. Son frère ne veut pas la suivre. C’est donc la mère qui l’accompagne pour rejoindre les vagues. En les voyant s’éloigner, je me rends compte à quel point la fille ressemble à sa mère. Même corpulence, même structure des jambes, cheveux identiques – longs, épais et légèrement roux – Une autre fille, qui doit être l’aînée, vient d’arriver près de leurs serviettes de plage. Elle ressemble aussi beaucoup à sa mère, elle doit avoir dans les quinze-seize ans. Une nonchalance dicte ses gestes, sa façon de déplacer les sacs ou les espadrilles. Un couple passe en marchant et en échangeant une conversation qui les abstrait du lieu, de la plage, où il est question d’une maison que l’homme trouve solide et sûre et pour laquelle la femme regrette qu’elle manque de charme. Ils ont autour de la soixantaine, sont habillés de vêtements d’un certain standing, mais relax, belles chaussures de bateau en cuir, jeans de marque. Le cerf-volant de la première famille ne marche plus. Le père essaye pour sa fille de le faire à nouveau voler. Peine perdue. La mère, fataliste, fait remarquer qu’il avait déjà été réparé l’année dernière. Une autre personne s’est jointe à eux, que je n’avais pas vue. Ce doit être la tante, la sœur de la mère, ou une amie proche. Il est question d’aller aux toilettes à côté de la cabine des sauveteurs en mer. Elles sont payantes – 30 centimes d’euros - et elles échangent entre elles pour savoir si elles pourront ne pas fermer la porte afin de ne payer qu’une fois. Et l’homme de dire qu’elles risquent de se faire attraper par les sauveteurs en mer. On les imagine alors abordées par des gars jeunes et musclés, sûrs d’eux, et elles penaudes. On perçoit aussi les différences de classe entre les gens à la plage. Ceux pour qui les 30 centimes d’euros comptent et le couple qui passe en jeans de marque. En général, les habitués, au bout de quelques jours, se reconnaissent et s’échangent des saluts qui restent de simple courtoisie mais une sympathie peut naître. Surtout si les enfants ont à peu près le même âge et si on se reconnaît des affinités, perceptibles aux vêtements, aux sacs ou nattes.

L’année dernière, j’étais avec Damien et son cousin, Paul. Encore au boulot, Alexandre devait nous rejoindre plus tard. Une famille était souvent là aux mêmes heures que nous. Ils avaient un fils sensiblement du même âge que Damien et son cousin. Ce sont les enfants qui ont commencé par jouer ensemble, à creuser des trous dans le sable. Ils se sont échangés leurs prénoms. Et les adultes ont fini par lier conversation. C’était leurs premières vacances dans la région. Ils venaient du Nord. Ils louaient un appartement dans un des immeubles récents construits le long de la rue principale de la station balnéaire. C’était d’après leurs dires, très bien, propre et fonctionnel. Et puis idéalement situé par rapport à la plage. Elle avait les cheveux courts, teints en blond avec des mèches un peu plus sombres, une frange dégradée. Lui était visiblement plus âgé qu’elle, la bonne cinquantaine, les cheveux gris déjà mais coupés très ras, pour masquer un peu la calvitie et la couleur des cheveux. Elle m’a fait des compliments sur Damien qu’elle trouvait très beau. Notre première conversation en est restée là. Je ne suis pas très loquace. Sans doute s’attendaient-il à ce que j’en dise un peu plus sur moi. Le lendemain, ils n’étaient pas à la plage à l’heure où nous avions fait connaissance. Nous avons été faire des courses au petit supermarché en centre ville. Et c’est là que nous les avons croisés. Nous nous sommes salués. Ils avaient l’air heureusement surpris de nous retrouver. Nous avons échangé quelques banalités sur le temps : un peu couvert aujourd’hui, ils annoncent un retour du soleil dès demain.
Le soir, Alexandre appelle toujours vers 20 h 30 pour prendre des nouvelles et parler à Damien. Ce soir-là, j’ai évoqué ces gens. Il m’a encouragée à sympathiser avec eux. Il a toujours des scrupules à me laisser seule avec notre fils dans cette grande maison. J’ai dit oui oui distraitement en regardant la photo de famille encadrée posée à côté du téléphone. Elle a été prise il y a quelques années. Damien est encore petit, à côté de Paul. Ils sont assis par terre. Tout le monde a posé au pied du pin dont les branches recouvrent une partie du jardin. La mère de Paul venait le rechercher la semaine suivante et restait quelques jours ici avec nous, Alexandre nous rejoignait ensuite pour passer un petit moment avec sa sœur, je n’avais pas vraiment besoin de « nouveaux amis ». Et je n’avais pas été séduite ou attirée par eux. On verrait bien.
Lorsque j’ai ouvert les volets le matin suivant, la lumière était forte. Le voisin de la maison d’en face s’activait déjà à nettoyer à la main les massifs de fleurs, de l’entrée côté rue. C’était une journée à passer à la plage. Damien et Paul sont arrivés dans la cuisine très peu de temps après moi. Nous avons donc pris notre petit déjeuner ensemble sur la terrasse. On entendait déjà des tondeuses dans le quartier. C’est un bruit familier qui ne me déplaît pas. Il me rappelle les après-midis que je passais adolescente dans le bureau de l’étage chez mes parents à réviser pour les examens de fin d’année. Le mois de juin est aussi le mois où toutes les tondeuses sortent des garages et rafraîchissent les pelouses. Ce son régulier et finalement assez doux est pour moi toujours associé à des déclinaisons latines et des équations de math.
Les garçons organisaient déjà leur journée-plage. Foot, puis sa version dans l’eau, water-polo. Ils essayaient de constituer des équipes. Ils évoquaient des amis qu’ils s’étaient fait cette année dans le quartier et sur lesquels ils pourraient sans doute compter. C’est ainsi qu’ils ont cité le prénom du garçon rencontré l’avant-veille. Et je me suis dit qu’en effet on allait les croiser.

Ils sont arrivés vers 11 h, alors que les garçons s’entraînaient déjà avec quelques copains recrutés en chemin. Une équipe de deux contre une équipe de trois, mais dont le troisième joueur était beaucoup plus jeune. Leur fils s’est directement joint aux joueurs. Belle journée en perspective, m’ont-ils dit en installant leur parasol et leurs nattes à côté des nôtres. Elle a commencé à s’enduire de crème solaire. Qui dégageait une forte odeur de noix de coco. Je n’ai jamais su démarrer une conversation. Je ne savais quoi leur dire. C’est elle qui, alors qu’elle venait de ranger son tube de crème dans son sac, me demanda à brûle pourpoint ce que je faisais dans la vie. Je pouvais répondre « Je suis peintre » ou bien « J’élève mon fils, je m’occupe de mon mari ». J’ai un peu hésité. Et ai fini par lâcher : « Je suis artiste peintre. »
Cela a eu l’air de les impressionner. Ils n’ont pas poursuivi sur la lancée. Je leur ai alors posé la question attendue. « Et vous ? » Nous tenons un commerce d’épicerie fine en centre ville. De quelle ville ? aurait été la suite logique de la conversation, mais quelque chose me retenait. Je n’aurais su dire quoi. Du coup, je me suis levée en disant que j’allais me baigner. Un peu plus loin un but venait d’être marqué dans un cadre marqué sur le sable par un filet de cailloux et de bois flotté. « Goal ! goal-goal-goal ! », criait Paul avec son équipe. Damien faisait un effort pour sourire malgré tout, grand joueur. Et de le voir tenir une posture d’homme, les mains sur les hanches, regardant par terre, avec ce sourire contraint, la tête penchée sur le côté, m’a tellement émue que j’aurais été l’embrasser s’il n’y avait eu les camarades autour.
Mes voisins de serviette sont venus aussi faire trempette dix minutes après moi. Cela me dérange de partager une nage avec des personnes que je connais à peine. Ou bien on ne se connaît pas ou bien on se connaît assez pour aller à la plage ensemble mais cet entre-deux ne me plaisait qu’à moitié. Le soleil tapait et argentait les vagues. J’ai nagé un peu plus loin pour profiter du moment. L’eau était pour la région étonnement chaude. Et claire. Des couples marchaient au bord des vagues en se tenant la main. Alexandre m’a alors soudain terriblement manqué. J’ai voulu regagner mes affaires que je pouvais repérer grâce à leur parasol orange. Mais je ne le voyais plus. Tout comme je n’arrivais pas à situer le match des garçons. Je m’étais éloignée plus loin que je ne le pensais et comme souvent on dérive dans les vagues, il fallait en effet regarder plus sur la droite. Cette perte de repère avec la tristesse de savoir Alexandre loin m’a perturbée. J’avais une mine des mauvais jours quand j’ai rejoint sacs de plage et serviettes. Les garçons avaient fini leur match, ils commençaient à avoir faim. Certains étaient déjà partis rejoindre leur famille pour le repas. J’ai dit à Damien et Paul qu’on rentrait pour manger. Et Pierrot ?, m’ont-ils répondu en chœur. C’était le fils des gens du Nord. J’ai argué que ses parents étaient dans l’eau, qu’on ne pouvait pas l’emmener. J’avais à peine fini cette phrase qu’ils surgissaient derrière moi, en s’exclamant : « Qu’est-ce qu’elle est bonne ! Un vrai régal. » Les garçons ont demandé à nouveau que Pierrot partage avec nous le repas. Je ne pouvais décemment pas m’y opposer. D’autant que les parents ont ajouté qu’ils ne seraient pas encombrants, ils avaient avec eux une glacière. On est donc allés ensemble à la « Villa des Pins ».
Ce nom m’a toujours semblé factice. Certes il y a des pins dans le quartier mais il n’y en a qu’un seul dans notre jardin et l’expression est on ne peut plus banale. Pendant que nous marchions, j’essayais de me raisonner, je me demandais d’ailleurs pourquoi j’étais dans cet état d’esprit à leur égard. Quand j’ai ouvert la petite porte du jardin et que la maison est apparue, c’était comme si je la voyais pour la première fois. Bâtisse du début du XXe siècle. Murs blancs peints à la chaux, tours de fenêtre en briques usées par le temps, volets gris. Une véranda grise aussi, sur la droite. Et j’ai eu un peu honte de son charme, des signes d’aisance qui s’en dégage. On est entrés par la cuisine qui est l’entrée d’usage, même si l’entrée principale se trouve de l’autre côté. « Ah c’est vraiment à cinq minutes de la plage ! », s’exclame l’homme. Je me rends compte que je ne savais pas à ce moment-là comment ils s’appelaient. Une fois leur glacière posée sur la table, j’ai proposé un verre rafraîchissant. La chaleur avait grimpé et nous étions tous trempés de sueur. Je n’avais que des jus d’orange au frigo. Il devait rester des limonades à la cave. J’ai demandé à Damien d’aller chercher des bouteilles. Et c’est ainsi qu’ils sont entrés dans nos existences.
Suite à la prochaine chronique

Y.S. Limet - 24 décembre 2017