Presqu’île de Vincent Jolit. Au bord des souvenirs

C’est une chambre. C’est l’histoire d’un homme dans une chambre d’hôpital. Mais c’est aussi l’enfance. C’est l’histoire d’un homme, malade, dans une chambre d’hôpital. Il écoute son corps, le bruit sourd de la maladie et de la douleur. Il perçoit toutes les vibrations de ce corps et de cette chambre. Il est au milieu de lui-même et laisse les mots de la maladie habiter les pages du livre… jusqu’au moment où l’adulte se souvient également de l’enfant malade qu’il a été. Reviennent alors les sensations de l’enfance, les images, les lieux, les personnes, les gens, les gestes, les odeurs de cette enfance. Malgré le corps. Malgré « un plafond vert amande duquel tape un néon violent et grossier » (19).

Ce sont des bribes de l’enfance convalescente qui reviennent. Ce que le livre nous donne à lire, c’est un corps d’écriture, un monde au bord de l’ailleurs, des fragments de douceur comme protégés du monde. C’est sans doute cela la presqu’île qui donne son titre au livre, un espace intérieur ouvert sur le monde, mais encore au bord, une vibration de tendresse comme « une douleur atroce » (27) et l’immensité menaçante du centre hospitalier, bientôt contrebalancé par la vision de l’océan sur une plage. C’est cette image qui amène le récit en fragment de l’enfance chez la grand-mère, sur la presqu’île, les images des jeux et des histoires. Car quand on est de nouveau à l’hôpital, ces morceaux d’un passé aussi réel que fantasmé, sont autant d’apaisement arrachés à la violence.

« Dans la noirceur grisâtre et nocturne de cette chambre d’hôpital identique à toutes les autres, disais-je, c’est différent et donc terrible, je le sais. Aussi m’est-il nécessaire – comme un appel au secours – de sortir de cette pièce mortuaire et de chercher encore à parcourir celles, dissipées, effacées, quasi fictives – mais que je tente de reconstituer –, qui composaient, dociles et affectueuses, la maison sur la presqu’île. » (70)

Contre la violence, le narrateur choisit les mimosas, l’odeur de la charcuterie travaillée par la grand-mère, les jeux de l’enfance et tous les détails composant un monde, une époque, un espace… un souvenir. Car ce qu’écrit d’abord Vincent Jolit dans Presqu’île, c’est la possibilité du souvenir, entre mémoire possible et lectures proustiennes. Si le motif insulaire reste incomplet, possibilité d’une utopie intime réside dans l’écriture et la rêverie picturale, entre Bonnard et Cézanne. Elle est la possibilité d’une rencontre.

« Alors que je me réveille engourdi et vaseux au surlendemain de mon opération et le ciel a cessé son spectacle whistlerien, je pense, à défaut de Proust dont je n’ai pas et ne pourrai pas – je le sais désormais – avancer ma relecture, à Pierre Bonnard qui, il y a quelques années, fut le sujet d’un roman initié par le souvenir de la presqu’île, cette presqu’île que mes réflexions angoissées à la veille de l’intervention chirurgicale ont ressuscitée. Et si j’entrevois, se superposant au décor d’hôpital ou plutôt se révélant tel un palimpseste, la maison et le jardin de la presqu’île, apparaît immédiatement, discret, modeste et généreux, un fantôme qu’afin de me préserver, de ne pas continuellement souffrir, j’ai trop longtemps délaissé : ma grand-mère à laquelle je pense, c’est-à-dire qu’au lieu de me contenter de la voir affleurer dans le jardin, dans la maison, ou de seulement l’évoquer, je me dirige vers elle (à moins que je ne la laisse venir à moi). » (102)

Vincent Jolit, Presqu’île, Fayard, 2017

EAN : 9782213704999
EAN numérique : 9782213706894

Sébastien Rongier - 12 décembre 2017