Ferry Tale

Je suis une femme en colère.
Elle se tait un moment et tourne le visage vers la fenêtre pour éviter mon regard. La neige est tombée cette nuit. Que pense-t-elle des buis bien taillés de l’entrée recouverts de blanc, du chemin rendu invisible ? Je me hasarde à lui faire remarquer la beauté du matin, le calme du quartier. Aucune roue encore n’est venue creuser la poudreuse sur la rue, juste derrière le portillon. Elle me regarde à nouveau.
Cela ne passe pas. Cela ne passera jamais. C’est toujours là.
Et elle montre du doigt sa gorge, le geste est violent, pour un peu elle se perforerait la peau.
Sa fille Aurélia dort encore, je suis venue la veille sans mon conjoint. Nous sommes seules dans la cuisine, deux femmes qui ont fait leur vie et qui se retrouvent comme au temps de l’adolescence à parler d’elles, à se confier leurs chagrins.
A quoi rêvait-on à l’époque ? Avait-on des rêves même ? Je ne m’en souviens pas. L’avenir était devant nous, cela suffisait. Tout ce temps indéfini où forcément il allait se passer des choses. Qu’on laisserait arriver.
La neige qui avait cessé aux premières heures de la matinée a repris. Une neige à gros flocons nonchalants, que l’on aurait dit dessinés sur une illustration pour enfant. La mère de Blanche-Neige est à sa fenêtre, elle regarde au-dehors et songe à la fille qu’elle attend, trouve ainsi son nom.
Elle s’est levée pour aller chercher quelque chose dans une boîte en haut du buffet. Elle en descend une grosse enveloppe usagée qui lui est adressée.
Est-ce que tu le crois, ça ? Est-ce que tu le crois ?
A l’intérieur, une liasse de lettres où je reconnais son écriture. Des dates apparaissent parfois en haut des pages. Les plus vieilles ont vingt ans.
Même pas un mot d’explication. Rien. Juste ça. Prends ça. Cela n’existe plus. J’aurais préféré qu’il les brûle sans rien dire plutôt que de me les renvoyer. Mais tu comprends, si on peut blesser en plus, c’est toujours cela de pris. Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu’il me fait ça ? Mais bon sang, qu’est-ce que je lui ai fait ?
Dans le conte, elle brode, et quelques gouttes de sang viennent tacher la neige sur le bord de la fenêtre. Elle meurt en donnant naissance à sa fille. Et le père se remarie.
Cela fait des années que je ne l’ai plus vu. Nous vivons loin. C’est un professeur d’histoire de l’art, plutôt calme, plutôt doux. Je ne le reconnais pas dans cette cruauté, dans cet acharnement. Mais qu’ai-je vu de lui ? Le mari qui cuisine, le bel homme qui sourit sur des photos de vacances, le père attentif, l’érudit modeste. C’est un couple charmant. Quand on les voit, en effet, on se dit qu’ils vont bien ensemble, que l’histoire est parfaite. Ils se sont rencontrés à l’université, jeunes donc, et ensuite tout s’est enchaîné dans un parcours sans faute. Ils s’aiment, ils finissent leurs études, trouvent une situation, ont une fille, adorable. Une belle réussite, jusque dans le confort de leur maison, l’harmonie du jardin.
Je n’avais pas remarqué sous la liasse de lettres, des petits papiers légèrement chiffonnés. Ce sont des tickets de caisse, enveloppés par une feuille sur laquelle on peut lire un tableau. Date, montant, lieu. 14 septembre 1998, 210,70 fr, « Il Vesuvio », 26 novembre 1998, 225,50 fr, « Croq Salade », 4 décembre 1998, 130,80 fr, « Aux armes de la ville », etc. Je n’ose pas relever. Je ne sais pas si c’est elle qui a tenu scrupuleusement le compte de leurs sorties.
Tu n’aurais pas cru à cela non plus, n’est-ce pas ? Hé bien si. Il m’en a réclamé la moitié. Il a voulu l’intégrer au partage. Comme il a voulu la moitié de cette maison, la vente de la voiture et la moitié de son prix.
Je vois « Il Vesuvio », sur la petite place à côté de l’église Saint-Barthélémy. L’intérieur affiche ce mauvais goût qui plaît parce qu’on est dans une pizzéria, qu’on en attend cela : les peintures à même le mur représentant la baie de Naples au coucher du soleil, à l’avant-plan, des pins noirs penchés vers la mer. Et puis la silhouette du Vésuve d’où sortent quelques traits stylisés, figés dans une impossible éruption. Des couples sont face à face sous les fresques naïves. Ils se parlent, se taisent. Certains ont pris la main de leur partenaire en veillant à ne pas renverser le soliflore. Il lui a pris la main, un jour d’anniversaire de mariage peut-être en lui disant qu’il l’aime toujours, comme au premier jour.
Elle a remis tous les papiers dans l’enveloppe pour la replacer dans la boîte. Plus rien n’existe que cette douleur.
J’ose demander : comment est-ce possible ? Est-ce que ce n’est pas elle ?
Elle ? Oui, non. C’est lui avec elle. Il a tout oublié. Il ne se souvient même plus de l’année de notre mariage. Il a prétendu récemment que, dans le fond, nous n’avions été mariés que six ans… Alors que cela fait le double. Parce que moi, tu vois, cela n’a pas compté. C’était avant qu’elle n’apparaisse. Il y a un avant et un après elle. Moi, je suis avant.
Aurélia a poussé doucement la porte de la cuisine. Elle a alors soudain changé. Elle s’est élancée sur elle pour l’embrasser. Et puis le petit déjeuner, la salle de bain, les préparatifs. Lorsqu’elle a vu le jardin couvert de neige, elle a absolument voulu aller jouer dehors. Mais il fallait partir. Elle porte un sac à dos rose.
Je veux rester à la maison, je préfère ne pas les accompagner. Mais elle insiste. Non, non, tu ne dérangeras pas. Tandis qu’elle ferme la porte, Aurélia s’est précipitée dans la neige. Ses jeux écrivent sur le duvet blanc de la pelouse des signes japonais. On aimerait que ces signes disent quelque chose. La vie est belle. Ou n’aie pas peur.
J’ignorais que depuis un an une navette circule, qui permet d’épouser le cours du fleuve et de se rendre ainsi plus facilement dans certains quartiers de la ville. Je suis assise à côté de la petite, elle regarde par la vitre du bateau-bus. Depuis qu’elle s’est réveillée, nous n’évoquons que les choses immédiates. Il n’y a pas trop de monde. Le fleuve est gris. Va-t-il encore neiger ce soir ? D’être avec elles deux me déplaît. Je me demande pourquoi elle a tant insisté pour que je les accompagne. Je redoute l’arrivée sur le quai. Les arrêts se succèdent. Bientôt le nôtre.
Lorsque nous sommes à quai, je les laisse avancer vers la passerelle. Des gens attendent pour monter. Je me fonds dans les passagers. Et puis je le vois, en retrait, qui attend. Il a vieilli. Sa barbe de deux jours est poivre et sel aujourd’hui. Mais c’est bien lui. Un air toujours légèrement ironique. Sa fille va à sa rencontre. Elle la suit. Ils se saluent à peine. Il a pris le petit sac de sa fille, lui caresse les cheveux. Dans le fond, il n’a pas changé. Il fait quelques pas pour partir. Elle embrasse Aurélia. Il continue d’avancer. Et elle regarde sur le quai si je suis toujours là. Il remarque alors ma présence, surpris. Leur deux visages tournés vers moi, à quelques mètres de distance, sont une énigme.

Y.S. Limet - 19 novembre 2017