Où Don Quichotte entend bien ne pas se faire confisquer l’usage de certains mots

Les larmes ruissellent sur le visage de Sancho, ses mains tordent sa chemise, il menace de s’arracher les cheveux comme la barbe, il supplie, mais il sait bien que sa douleur ne peut faire changer Quichotte d’avis : le chevalier est déjà juché sur l’échine de Rossinante, la lance pointée vers l’hydre à 60 000 têtes et il s’apprête à charger. Encore, Sancho implore, menace de démissionner, déclare que la bravoure n’est pas le suicide, que le courage n’est pas l’aveuglement, que même le taureau le plus brave sait que son cuir ne fera pas plier le fer du picador.
En face, au bout de l’avenue, en ce samedi 11 novembre, la foule brandit des fumigènes écarlates. 60 000 bouches hurlent que la Pologne doit être blanche, que la Pologne doit se débarrasser de l’Islam, qu’ils représentent Dieu, la maison et l’honneur. C’est la marsz niepodlegtości, la marche de l’indépendance organisée par les partis d’extrême droite du pays, le plus grand rassemblement fascisant jamais vu en Europe depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Rossinante claque nerveusement du sabot sur le pavé, la clameur de la foule, l’odeur des fumées, les hurlements, les pétards, les sifflets, tout se mêle et s’embrouille dans l’esprit du cheval pour former comme un voile de sang qui brouille sa vue. Il en faudrait peu pour que le vieil étalon ne jette son cavalier à terre et ne décide une bonne fois pour toute qu’il n’en peut plus de toutes ces folies, de ces défis stupides, ces héroïsmes qui rompent les os, ces combats qui ne peuvent qu’être perdus. Heureusement, son esprit de cheval ne peut concevoir ce qui va se passer dans quelques minutes.

En désespoir de cause, Sancho s’agrippe à la botte de son maître et lui demande d’ouvrir les yeux, remarque qui – curieusement – fait sursauter le chevalier.
Et quoi ? demande-t-il à son écuyer. Penses-tu donc que je rêve ? Ne vois-tu pas que ces hommes éructant la haine sont bien réels ? N’entends-tu pas qu’ils scandent le nom de Dieu comme si Dieu leur appartenait. Le mot maison comme s’ils étaient les seuls au monde à pouvoir revendiquer la protection et le réconfort d’une maison ? Et le mot honneur alors que le moindre pore de leur peau exsude le déshonneur ? Que me suggères-tu Sancho ? Laisser la malveillance déferler dans les rues ? Accepter que des esprits étroits et bornés confisquent Dieu, la maison et l’honneur comme des enfants capricieux s’emparent d’un jouet dont ils se lassent sitôt après l’avoir brisé ? Vois-tu Sancho, qu’ils soient six, soixante-mille ou six millions n’y change rien, mon caractère n’est pas ainsi fait que je puisse me contenter de m’indigner dans les salons, en discutant entre gens de bonne compagnie, un verre à la main. Tout le monde trouve consolation dans les mots. Demain, il sera facile de dire qu’hier était un jour de honte. Je refuse de me calmer, Sancho, je refuse la consolation du lendemain lorsqu’il devient urgent d’agir dans l’aujourd’hui.

Se taisant, d’un coup le chevalier éperonne Rossinante et part, ridicule mais probe, charger la foule. S’il y a fort à parier qu’il récoltera quelques fractures dans cet impossible combat, tout du moins aura-t-il la fierté de n’avoir pas risqué de contusionner ses convictions.
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Eric Pessan - 14 novembre 2017

[1En écho à "Don Quichotte, autoportrait Chevaleresque" (à paraitre le 17 janvier 2018, Éditions Fayard). Photographie : Francisco Reiguera dans le Don Quichotte inachevé d’Orson Welles