Où Don Quichotte participe au déclin de l’homme privé de sens moral

La berline de l’homme à la chemise déchirée n’a pas encore achevé de se consumer que, déjà, Quichotte et Panza sont loin. L’homme tente de s’approcher de son véhicule en flammes, la chaleur le heurte aussi violemment que ne l’a fait la lance du chevalier voici quelques minutes, il recule, peste une nouvelle fois, menace le panache de fumée noire de représailles, aperçoit son pathétique reflet dans la vitrine d’une boutique, se calme une seconde puis jure qu’il y aura plainte, procès, dommages et intérêts, lourdes peines pour ses agresseurs. C’est qu’il connait de bons avocats cet homme contusionné et enragé, cela ne se passera pas comme ça. Il a la description de ses agresseurs : un vieil homme sec à la peau jaunie comme de la cire d’abeille, un petit gros rougeaud et puant. Ils sont partis par là, l’un sur le dos d’un cheval famélique, l’autre marchant aux côtés d’un âne atteint de pelade. Ils seront faciles à reconnaitre, ils sont déguisés en chevalier et paysan du Moyen-Âge. La voiture, le prix de la chemise, il faudra que quelqu’un paie et – malheureusement – quelqu’un paiera, même s’il ne s’agira pas d’une personne physique mais morale. L’assurance remboursera. Les agresseurs de l’homme à la chemise déchirée, eux, ne seront pas retrouvés, exactement comme si l’asphalte avait avalé leurs traces. D’apéritifs en repas d’affaires, l’homme pérorera au sujet de son agression : deux fous, vêtus de déguisements, en plein jour. Jamais il ne cherchera à savoir pourquoi lui avait fait l’objet de cette attaque. C’est que l’homme qui vend des crédits à la consommation à des ménages surendettés, cet homme qui ajoute des hypothèques aux charges insupportables de mensualités irremboursables, et qui peut se vanter d’avoir mis à la porte plus de cent familles et d’avoir au moins indirectement été la cause de neuf suicides, cet homme-là ne se remettra jamais en question. C’est ainsi. Il est des gens tiraillés par leur conscience comme il en est qui seraient stupéfaits si on tentait de leur expliquer qu’ils font le mal en toute légalité. Il n’y a pas de ligne pour la morale dans un plan comptable.

Plus tard, cet homme se retrouvera seul après un énième coup de canif dans son contrat de mariage, il commettra l’imprudence de confier un vague spleen à un jeune collègue qui verra là l’occasion de mettre à terre son supérieur hiérarchique et n’aura alors de cesse de prouver que l’homme se fait vieux pour ce travail. On lui collera sous le nez une note de frais qui – si elle sera réellement abusive – n’en sera pas moins un prétexte à son licenciement pour faute grave. Là, pour la première fois, il mettra genou à terre, il ne cherchera pas tout de suite un nouvel emploi, il voudra attaquer en justice son ancien employeur, il perdra le procès, se retrouvera à la rue, et dormira entre deux cartons à l’endroit où sa voiture de fonction avait été incendiée par ces deux types bizarres qui semblaient échappés d’un théâtre ou du tournage d’un téléfilm. [1]

Eric Pessan - 13 novembre 2017

[1En écho à "Don Quichotte, autoportrait Chevaleresque" (à paraitre le 17 janvier 2018, Éditions Fayard).