Dans son regard aux lèvres rouges | Yves Charnet

Le Romybook d’Yves Charnet : intérieurement et sous la peau


Ouvrir Dans son regard aux lèvres rouges comme on retrouve un paysage intime que l’on croyait oublié aux vents du hasard… Voilà l’étrange sensation que peut procurer la découverte d’un récit – un roman autobiographique – une autofiction – un carnet de vie…- dont on a déjà savouré des pages au gré de vagabondages sur facebook, quelques mois auparavant, entre deux trains, deux chambres d’hôtel ou deux jours de travail. La présence de Charnet sur ce réseau social offre une lucarne tendre, mélancolique, militante, désespérée parfois, sur l’atelier du poète. Et il aura fallu attendre la déclaration quasi officielle de l’écrivain selon laquelle il interrompait son journal en ligne, en octobre 2017, pour que je comprenne vraiment que son assiduité à publier un état de l’homme, presque au jour le jour, sur son mur, relevait d’une démarche artistique et littéraire en soi. Ce travail de diariste connecté sous les allures les plus naturelles et spontanées, est dans les faits cadré par un indiscutable protocole, celui d’un pacte autobiographique régénéré par la mise en ligne interactive et sa temporalité si particulière : l’instantané, la fragmentation, la réactivité.
Ainsi, avant d’ouvrir le livre, Romy existait déjà dans mon imaginaire de lectrice. Avant de lire le volume, elle m’avait séduite, agacée, émue et retournée. J’en voulais d’avance à sa sensualité sans suite et ses attrapes-œil à faire chavirer les cinq sens. Je la trouvais frivole et touchante, passionnée et perdue. Je savais qu’elle ferait souffrir notryves et que sa brûlure la perdrait elle-même. Je savais tout cela, ses bas noirs, sa cambrure, sa façon de cacher ses appels téléphoniques depuis un placard, son appétit de mouette distinguée et de femme enfant. Je savais aussi à peu près comment l’auteur roulerait ses phrases chaloupées : entre citations littéraires enchevêtrées et chansons populaires, références livresque ou picturales, élans lyriques et détails crus. À vrai dire, j’avais très envie de sentir juter l’amour, de participer en lectrice à cette démesure qui condamne aux impasses du désir infini. J’imaginais cet écrivain-narrateur-poète livrer son pacte d’enfant naturel et d’homme divorcé en échange d’un accompagnement littéraire jamais à la hauteur du désir d’être aimé et d’aimer. Et tout cela était déjà tellement vivant en ligne, bien que non visiblement encore composé comme un tout, que j’espérais vivement trouver aussi autre chose.
Cette singularité de la réception d’un livre dont on connaît déjà par avance le matériau, le dénouement, le registre, la pâte des mots, ne me priva pourtant pas du plaisir vif d’en demeurer intriguée. Et rien n’illustre davantage, à travers cette modalité de lecture, la rectification de la notion d’intrigue prônée par Raphaël Baroni : non, l’intrigue n’est pas réductible au schéma des actions narrées, elle résulte des manières diverses dont le texte nous retient dans son giron, nous tend vers son devenir, nous incite à tant de mouvements intimes que l’attente et la détente de ce que nous prévoyions nous grisent.
Le premier tournoiement narratif est provoqué tout d’abord par une construction temporelle complexe. Charnet a ouvertement exclu tout récit chronologique de l’histoire d’amour pour adopter au contraire le fil temporel des effets du désamour ou de l’après. Jamais dans ce roman nous ne coïncidons avec une scène heureuse, sentimentale ou érotique. C’est toujours la trace, le résonnement subjectif du souvenir minutieusement daté de ce qui n’est plus, qui nous parvient, filtré par le prisme de la rupture posée d’entrée de jeu.
Ensuite, c’est la composition énonciative qui agit comme un moteur intriguant, celle qui démultiplie le sujet lyrique et sa (son ou ses ?) destinataire(s). Le tutoiement scinde le narrateur et le poète, d’autant plus violemment, intimement, que la voix de Romy vouvoie l’auteur et l’amant. Les passages du Je au Tu, du Tu au Vous font du lyrisme de cette prose un labyrinthe ou plus exactement un « puzzle » selon l’image d’Agathe Charnet. Cette énonciation hétérogène nous fait véritablement participer du trouble des émotions et du travail de l’écriture.
Enfin, un troisième rouage intriguant remarquable tient à la variation perpétuelle des niveaux logiques de la narration : du plus analogique (et nous suivons les doigts de l’amant jusqu’au plus inconnu du corps de Romy) au plus métatextuel. Le livre que nous avons entre les mains est l’histoire du livre que nous avons entre les mains, dans la filiation explicite aux écritures de soi. La mise en abyme est vertigineuse, elle inclut jusqu’à la recherche du titre et la trouvaille d’une maison d’édition. Il me plaît à penser même, qu’au-delà, ce livre inclut, en creux, le désir d’écrire de Romy et le récit potentiel de sa propre version de cet amour. Car c’est bien de cet élan qu’est née cette improbable rencontre : une femme sans formation littéraire se rend à un salon du livre car elle souhaite écrire sa propre histoire. Et cette histoire à écrire, elle la vit. Voilà la leçon inattendue dans laquelle Yves Charnet l’implique et la perd, radicalement, sans ménagement : l’écriture est passion. Outre-désir. Mise-en-danger absolue de tout.
Dans son regard aux lèvres rouges comprend ainsi tous les livres et tous les amours qui auraient pu être, comme autant d’avant-post-textes, autant de retissages potentiels d’un matériau en noir et blanc et en couleurs, unique et universel à la fois. Nous sommes tantôt le narrateur, tantôt la narrataire de cette leçon d’écriture des corps et des mots, désespérée et magnifique.
Finalement, lire le roman de Charnet après en avoir suivi l’élaboration via facebook devient une véritable propédeutique de la lecture littéraire sans nous condamner à une analyse savante ou distanciée. La puissance de l’expérience tient à une écriture ouverte et superbe, engagée au plus profond, prête à montrer ses rouages, intérieurement et sous la peau.

Nathalie Brillant


Yves Charnet : Dans son regard aux lèvres rouges, éditions Le Bateau ivre.

Remue.net a publié des extraits de cet ensemble en janvier 2017.

7 novembre 2017