Où Don Quichotte vole et mange une banane


Sous film plastique, empilées jusqu’à des hauteurs vertigineuses, la marchandise patiente ; elle attend son heure de gloire qui se produira lorsqu’un chariot élévateur glissera ses griffes sous une palette pour la déposer à terre. La marchandise alors quittera la réserve pour vivre son triomphe en pleine lumière : disposée dans les rayonnages du supermarché, elle sera belle comme jamais, elle attisera le désir des consommateurs et connaitra l’acmé de sa brève existence lorsqu’une main succombera, s’emparera d’elle pour la placer dans un chariot à consigne.

Nous sommes le 27 décembre, il y a beaucoup de travail, Noël est passé mais le réveillon se prépare et les gens achètent plus qu’à l’ordinaire. L’entrepôt n’est pas chauffé, il a gelé ce matin et, si les températures avoisinent maintenant les 10°, il fait frais aux pieds de la marchandise. Parmi les hommes qui veillent à ce que les réservent se vident au même rythme qu’elles se remplissent, un jeune homme de 21 ans sent sa tête tourner. Il éprouve fréquemment des faiblesses de ce genre : des crises d’hypoglycémie qui font papillonner de petites lueurs blanches devant ses yeux. Il est 14h30, c’est l’heure de sa pause, il en profite pour récupérer une banane dans son cassier et retourne la manger à l’entrepôt pour ne pas perdre trop de temps. En ces périodes de fêtes, les chefs sont à cran et il vaut mieux filer doux. La marchandise n’attend pas, une rupture même légère d’approvisionnement sur un linéaire favorisera la concurrence.

Le jeune homme reprend son poste en mâchant sa banane. Si la suite est prévisible, c’est que nous nous sommes tous habitués à ne pas nous effarer de la violence du salariat. Un cadre aperçoit l’employé. Se dit peut-être qu’il a une chance de briller aux yeux du patron. Ne se dit peut-être rien tellement il a intégré la servilité obligée et n’a jamais envisagé de mettre en balance les valeurs morales avec un règlement intérieur.
En bref, le cadre va dénoncer l’employé qui sera licencié sur le champs pour vol de marchandise ; la faute grave sera évoquée, le jeune homme n’aura ni indemnité ni ouverture de droit aux allocations chômages. Le cadre comme le directeur prendront plaisir à humilier le jeune homme et agiteront jusqu’au bout la menace d’une plainte au pénal. C’est ainsi que cela se passe, nous le savons tous, nous le lisons dans les journaux chaque semaine : la caissière licenciée pour avoir mangé un bonbon, le vigile viré pour avoir ramassé par terre un coupon de réduction, cela ne nous empêche pas de pousser nos caddies chaque semaine.

Sauf qu’en ce jour, une chose étrange se produit : à peine a-t-il fini d’engueuler copieusement le salarié que le cadre s’apprête à aller prévenir la direction, il tourne sur ses talons et tombe nez-à-nez sur deux étrangers. Stupéfaction. Que font-ils là ces deux types ? Dans les réserves ? La colère du cadre monte d’un cran. Aujourd’hui, ça va virer à tour de bras. Deux hommes se sont introduits dans l’entrepôt et personne à la sécurité n’a rien vu. Les têtes vont rouler dans la sciure.
Furieux, le cadre fait un pas ; l’accoutrement et la mine des deux intrus le font hésitez une seconde. Ils sont déguisés. L’un est assez grand, maigre à faire peur, le visage jaune et cireux comme un malade du foie. Il a noué sur son corps des plaques de ferrailles à l’aide de lacets de cuir, il porte en dessous une tunique rapiécée. Sa maigre barbe est blanche. Et il a glissé un bien curieux casque plat sur sa tête. Quant à l’autre, rond, ventripotent, puant l’ail et le chou, il est inutile d’en faire trop longtemps la description, tout le monde a reconnu Quichotte et Panza sauf le cadre aveuglé par son obséquieux sens du devoir. Croyant avoir affaire à deux comédiens échappés d’une quelconque animation de fin d’année, le cadre n’a que le temps de hurler un Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel qu’il est déjà le cul à terre, heurté par la pointe d’une lance qu’il n’a pas vue venir. Il ne faut pas dix secondes pour, qu’infamie suprême, sa chemise soit déchirée, laissant son torse pâle trembler de froid et de peur.

A terre, le cadre n’écoute pas les remontrances que le celui qui est déguisé en chevalier lui adresse. Il refuse de croire à ce qu’il voit tout comme il refuse de penser qu’il est au sol. Et voici qu’un cheval squelettique et un âne s’avancent, les deux hommes montent en selle et le chevalier se met à hurler que le veau d’or est partout présent en ce temple, qu’assurément un sort lancé par de puissants enchanteurs en est la cause. Il ajute sa lance, claque deux coups de talons dans la panse du cheval et charge les palettes en manquant de peu de se désarçonner lui-même. Il éventre les emballages, renverse les étagères. Les employés ont fui, le cadre est prostré maintenant, en une minute l’entrepôt devient ruine et désolation. La marchandise est morte, elle agonise en crachant de la mousse de mille canettes éventrées. Fier d’avoir gagné un tel combat, le chevalier bonde le torse, il parait grandi de quelques centimètres. Son écuyer applaudit à deux mains lorsqu’il n’est pas occupé à picorer çà et là quelques chips ou à mordre dans une saucisse sèche.
Au moment de quitter la réserve de la grande surface, Quichotte se penche, saisit une banane et la mange tranquillement. Il avait entendu parler de ce fruit venu de l’Afrique, il lui trouve moins de goût que les oranges de son Espagne natale. L’âne dépose une crotte sur le béton lissé et les deux hommes quittent les réserves du supermarché une minute avant l’arrivée de la police.

Demain, le cadre sera licencié pour faute grave, puisqu’il faut un coupable et que – dans le chaos – tout le monde aura oublié le jeune employé de 21 ans.
Après-demain, c’est le directeur de la grande surface qui trouvera Quichotte et Panza sur son chemin au moment où il s’apprêtera à glisser sa main sur la hanche d’une hôtesse de caisse terrifiée.
Mais ceci est une autre histoire.
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Eric Pessan - 3 novembre 2017

[1En écho à "Don Quichotte, autoportrait Chevaleresque" (à paraitre le 17 janvier 2018, Éditions Fayard).