Misères et grandeurs d’une vie de femme par James Kelman

Mo a dit de James Kelman, traduit de l’anglais (écossais) par Céline Schwaller, a paru aux éditions Métailié.





On entre dans ce livre avec la parole d’Helen, croupière dans un casino à Londres. Au petit matin, en rentrant, elle croit reconnaître Brian, son frère, perdu de vu depuis douze ans.
Chez elle, elle retrouve Mo, son compagnon pakistanais et sa petite fille Sophie.
Le livre dure vingt-quatre heures jusqu’à la nuit suivante où elle retourne au casino et rentre à nouveau chez eux, en faisant un détour, je ne dirai pas lequel. C’est l’aboutissement de ce portrait de femme.

On se dit qu’un monologue sur trois cents pages, on va se lasser.
Non. Kelman nous attrape avec sa langue qui joue de l’oralité sans jamais galvauder l’intimité et le mystère d’une vie. Ce livre ne nous lâche pas. On se surprend à y penser pendant la journée et on a envie de retrouver Helen dès qu’on pourra. C’est comme de reprendre une conversation avec quelqu’un qu’on aime bien. C’est comme de penser à la vie, de regarder autour de soi dans le métro, les gens fatigués, les enfants joyeux ou graves, d’observer tout ce qui ne va pas, tout ce qui blesse, le racisme ordinaire, la concupiscence dans les yeux des hommes, la puissance de l’argent, la maladresse des SDF.
Brian est peut-être ce SDF qu’elle a vu. Pour une sœur, un grand frère, c’est un peu une obsession, le premier homme avec le père, une passion, une énigme. Les hommes sont des énigmes pour Helen, ils restent des étrangers.
Mo est gentil, un « gentil tyran » contrairement à l’ancien compagnon d’Hélène, le père de Sophie, qui n’était pas gentil. Helen dit ça vers la fin de la nuit. Elle veut dire que les hommes vous possèdent malgré tout. Pourtant, le portrait de Mo, tout au long du livre, est celui d’un homme attentionné, aimant, autant envers Helen qu’envers Sophie qu’il emmène à l’école parce qu’Hélène dort le matin, du moins elle essaie.
Ils habitent un minuscule appartement et Mo a aménagé une chambrette pour Sophie dans le cagibi qui jouxte leur chambre. Mo est serveur dans un restaurant, il est musulman, « paki » comme disent la plupart des Londoniens. Ici on dirait « arabe ».
Un Paki avec une Anglaise, les gens se retournent dans la rue, font des remarques. Comme ils en font au sujet de l’accent d’Helen. Parce qu’elle vient de Glasgow, elle est écossaise. Au fond, Mo et elle sont deux étrangers à Londres.
Mo a beaucoup de qualités, sauf qu’il a la folie de la récupération. Dans leur appart exigu, s’entassent des choses inutiles, un léger défaut comparé à ce qu’Helen et Sophie ont connu, avant. D’avant on ne saura pas grand-chose. Helen (James Kelman) observe une réserve, une forme de pudeur, tout en parlant sans masque, sans chichis.

Beaucoup d’amour circule dans ce livre, sauf que la fatigue est énorme, au rythme du pain à gagner, de l’exiguïté des lieux, de la mesquinerie des gens, du manque de temps et d’amies, des attentes de Sophie, du trajet pour se rendre au boulot, et voilà que l’apparition ou le fantôme de ce frère tant aimé réveille les souvenirs, le manque d’amour de la mère, le père trop tôt disparu. Nous, lecteurs, ne nous lassons pas, on voudrait même que ça ne s’arrête pas, écouter Helen encore et encore. Au bout d’un moment, ce n’est plus qu’on l’écoute, on l’entend parler, comme si sa parole sortait de notre bouche, comme si elle était dans la pièce avec nous.
Elle n’est pas nous, mais on l’aime, on aime ses questions, sa colère, sa douceur, sa liberté de penser, sa force et sa mélancolie, ses espoirs, sa façon d’aller de l’avant, de prendre les bons côtés de la vie, de ne pas se plaindre, de ne pas récriminer, sa reconnaissance. Elle observe, note, remarque et aime.
Oui, voilà, elle aime la vie et les gens, même ceux qui ne l’aiment pas toujours. Elle est intelligente, sensible, drôle, généreuse, combative. Elle dit ce qu’elle pense, sans acrimonie, jamais revancharde, jamais amère. Loin des clichés. Les hommes et l’enfant sont au cœur de son flux de conscience, elle les voit comme ils sont, et les aime comme ils sont.
« Moi moi moi, les hommes sourient entre eux, oh super matures, ces hommes qui sont en fait que des gamins, des gamins, avec leur ego énorme, les femmes leur appartiennent, toutes nues et impuissantes. Ça lui faisait froid dans le dos, et ça la mettait en colère aussi. Mais c’est comme ça qu’ils se comportaient, ils voulaient que les femmes soient nues. Parce que comme ça elles étaient impuissantes […] Les enfants adoraient piéger les adultes, surtout les parents. Ils pouvaient être durs, ils savaient comment faire mal, ils pouvaient être méprisants, hypocrites aussi mon Dieu, ils disaient une chose et en faisaient une autre. Et ils mentaient pour sauver leur peau... Ils pouvaient même être perfides, les enfants pouvaient être perfides. Helen aussi, quand elle était petite... Ils vendraient les parents pour un paquet de chips. »

James Kelman est un merveilleux écrivain qui sait, à travers le flux de pensées d’une femme, construire un roman sur la vie ordinaire dans une capitale ordinaire, avec des soucis ordinaires. Les soucis d’une société inégalitaire, injuste, aimante ou non, ouverte ou non. Sous sa structure simple, il rend la complexité des êtres et de la vie, et écrit un grand roman d’amour pour l’humanité.
Il faut saluer la traductrice, Céline Schwaller. Elle a trouvé comment rendre parfaitement la familiarité de la parole, son rythme, la diversité des émotions qui traversent Helen, l’ombre et la lumière qui font de ce livre un livre magnifique. Merci à elle.

Claudine Galea.

10 octobre 2017