Sébastien Rongier | Philippe danse

« La douleur accomplit sa mue, elle
termine par le Verbe.
Séparé de mes dernières paroles
un rien demeure, glisse ma main sur
sa racine terrestre, adieu. »

Philippe Rahmy, Mouvement par la fin (Cheyne, 2005).




François Bon, Jean-Marie Barnaud, Chantal Anglade, José Morel Cinq Mars, Dominique Dussidour, Laurent Grisel, Sébastien Rongier, Sereine Berlottier, Yun Sun Limet et l’ensemble de la rédaction de remue.net sommes heureux et fiers de partager avec vous, depuis toujours, les textes de Philippe Rahmy. Amis et lecteurs, sa mort survenue le dimanche 1er octobre 2017 nous a profondément attristés. Merci pour les nombreuses marques de sympathie que nous avons reçues.

Une soirée lui sera consacrée à la Maison de la Poésie le samedi 13 janvier 2018.

Monarques sera à l’affiche du Théâtre 2.21 de Lausanne du 13 au 29 avril 2018 dans une mise en scène de Sophie Kandaouroff avec Denis Lavant.

La rédaction de remue.net.





La première fois que l’on s’est rencontrés, en fait, on ne s’est pas vus. Tu n’étais pas là. Tu n’avais pas pu. Comme cela arrivait parfois à cause de la foutue maladie, tu étais resté à Lausanne. C’était en 2003, le 20 juin, à l’occasion de la deuxième assemblée générale de la toute jeune association remue.net. Nous étions accueillis par le CNL à l’époque, dans le jardin pour les festivités dans la grande salle pour la réunion. Tu étais resté loin. Mais tu avais fait parvenir une cassette audio. On ne se connaissait pas encore, je te lisais sur remue. Mais c’était durant cette AG que je suis passé de simple adhérent à acteur de remue quand, au terme des échanges, François (Bon) a demandé à la salle si quelqu’un souhaitait intégrer le comité de rédaction du site. Une petite forêt de mains s’était alors levée. Une aventure commençait. Avec toi, déjà.

Mais tu n’étais pas là et tu avais laissé ce message audio que la salle avait écouté. La voix sérieuse et sépulcrale diffusée par l’appareil avait fait régner un étrange et grand silence. Il faut dire que tu avais fait fort ce jour–là. Ton texte commençait comme ça :

« Chers amis,
il faut, pour invoquer les fantômes, beaucoup de sérieux et un cœur nu comme celui des enfants ou des malades. Ce sérieux ne réclame pas foi en la survie de l’âme, mais conscience de la part magique de la parole, parole telle que prière qui repousse les frontières de la vraie vie et renouvelle le paysage. »



Plus tard, on avait beaucoup ri ensemble de ce moment… quand je t’avais décrit l’écoute grave de la salle, chacun se demandant s’il s’agissait d’un testament. On avait ri de toi et de nous, même si nous savions tous l’engagement de ces paroles. Car ce qui est indéniable, c’était ta capacité d’autodérision, ton humour absolu et la puissance de chacun des mots que tu as écrits, des phrases que tu as prononcées dans des enregistrements audio ou dans tes films. Chaque mot, chaque son étaient pesés du sens et d’une gravité frayant au plus profond.

Et là, relisant le texte, de cette cassette, je retrouve cette langue et ce sens de la parole au fondement des fantômes. Et maintenant, entre toi qui n’es plus là et moi qui ai écrit ce livre sur les fantômes dont on avait tant parlé… c’est un peu avec le cœur nu d’un enfant que je m’adresse à toi.

Je m’adresse à toi, même si je sais la fragilité du geste, manière tendre et désespérée de maintenir encore l’échange infini, ouvert avec remue, les réseaux sociaux, les rendez-vous et les livres. C’est une manière de garder encore un peu de ce temps ensemble, avant les effacements. Procédé littéraire de l’adresse peut-être, mais incapacité encore de passer du « tu » au « il ». Alors, je continue de m’adresser à toi dans les pointillés du temps. Comme une évidence tenace de l’amitié. Comme d’autres aussi, je pense à Sabine Huynh ou à David Collin.


Je me souviens, après la sortie de Mouvement par la fin, d’avoir longuement discuté avec toi de la tension de la page et des rythmes des blocs de textes comme forme de l’intimité, cette intimité qui se vivait si intensément quant on t’écoutait lire. Souvenir particulier aux « Lectures sous l’arbre » organisées par les éditions Cheyne au Chambon-sur-Lignon. C’était en 2007 pour la sortie de Demeure le corps. On s’était retrouvés là avec quelques amis pour la fête et pour t’écouter. Avant de te rejoindre, j’avais pris en photo la fin de la ligne de chemin de fer à côté de notre hôtel. Tu as lu. Le bouleversement était complet. J’avais alors écrit :

« La lecture de Philippe Rahmy en a bouleversé plus d’un. Quelques livres posés sur la table : un extrait librement inspiré de Maria Zambrano, un autre de Philip Roth, et la voix qui cherche le silence, reprend le fil des mots en tournant le livre. Pivot d’écriture, pivot de langage et de dialogue. Puis il prend son livre, retire la couverture rouge de la collection « grand fonds » et entame la lecture la bouche collée au micro faisant entendre la respiration, le souffle qu’on prend et l’élan du silence entre les phrases. Juste cette pépite de citation :

une plainte s’élève ; je vois une mécanique aussi complexe que la nature ; partout éclate l’incompréhensible ; je progresse difficilement, démêlant des câbles de couleur ; je suis soudain saisi aux cheveux, une spirale m’emporte ; je ne sais quelles autres parties du monde se trouvent ici, je reconnais l’éclat d’une ancienne cuirasse et l’oiseau d’une légion déchiré sur les rochers" (p. 26). »

On sort de cette lecture sonné et bouleversé. Mais comme toujours avec Philippe Rahmy, au bout de l’émotion, il y a de beaux éclats de rire. »



On avait passé deux jours entre livres et amis, sans jamais achever la conversation sinon dans de grands éclats de rire, cet humour que tu avais, cette manière de toujours tenir droit malgré le corps et les torsions de douleurs. Parce qu’on arrivait parfois à percevoir ce que tu ne disais jamais, ce « là je déguste » que tu cachais sous tes bobs affreux… tu avais toujours un truc sur la tête, le passage au chapeau aura été une excellente décision.

Parfois les rendez-vous qu’on proposait devaient être annulés. On savait les risques, les impossibilités de dernière minute à cause du corps qui vrillait dans une douleur infinie. Tu n’avais pas pu être là pour la première nuit remue : Yun Sun Limet avait lu un extrait de Mouvement par la fin. C’était en 2006.
À la deuxième nuit remue qui avait également eu lieu à Théâtre ouvert, tu étais là mais tu avais décidé de projeter un film, un vidéolivre intitulé Demeure le corps. Tu étais là et quelle claque tu as encore mise à la salle et à la littérature. Parce que c’est aussi cela ton œuvre et ta position, celle d’une invention et d’une remise en cause permanente. Le film est précédé de ce micro-manifeste aussi précis que précieux :

« micro-manifeste du videolivre

par Philippe Rahmy

1- le videolivre n’est ni une vidéo, ni l’adaptation filmée d’un livre, mais la forme nouvelle du texte pensé pour/par l’écran

2- la diffusion des textes sur écran provoque leur mutation ; on ne fait pas entrer un cube dans un cylindre

3- la parole vient de l’outil »

Quand tu ne pouvais pas venir, les amis lisaient le texte que tu envoyais, comme cette soirée sur les « brouillons d’écrivain » qu’on avait organisée en 2012, Laurent Grisel avait été ta voix. L’année d’avant, on avait fêté les 10 ans de remue. Tu fais parti des piliers à l’origine de ce collectif. Tu n’avais pu venir : tu avais envoyé cette magnifique vidéo, une lecture de remue et comme nous avions été invités sur France Culture à parler de remue, j’ai commencé par lire un texte de toi.
En 2011, il y avait eu ce texte à deux voix Mathieu Brosseau et toi pour un texte intitulé Néant_saccage et en 2013 Guénaël Boutouillet et moi avions organisé la septième nuit remue et tu étais venu lire un extrait du livre qui allait paraître quelques mois plus tard Béton armé - Shanghai au corps à corps, livre qui marquait une nouvelle évolution dans ta vie et dans ton écriture, entre voyage, fiction et corps.

Et puis, je me souviens avec émotion de cette rencontre de 2008 qu’on avait organisée avec Dominique Dussidour. Nous t’avions invité avec Jean-Marie Barnaud. La soirée s’intitulait « le silence comme rencontre ». La parole avait été belle, intense entre Celan, Lenz, André du Bouchet, Blanchot, entre poésie, fiction et débordement des frontières des genres, musique. Nos deux compères s’amusent avec une drôlerie formidable de leur propre projet avant de convoquer les voix et la pensée. Une soirée d’une intensité toujours intacte.
Mais il faut bien l’avouer, les soirées dans lesquelles on se lançait après les rencontres et les rendez-vous de travail étaient aussi mémorables que joyeuses. On t’écoutait parler des expérimentations médicales faites sur toi, ces injections de méduses dans le corps dont le récit glaçait comme le regard pétrifiant d’une Gorgone. Tu t’amusais aussi de ce corps fracassé. Je me souviens du récit que tu avais fait à notre petite bande de ton dernier concert de hard rock (versant death metal). Tu avais compris que ce serait l’ultime, qu’il fallait renoncer désormais : les basses faisant sauter ton pacemaker, tu risquais d’y passer !


Quand il se faisait tard, qu’on avait parlé de littérature et de Derrida, ce qui nous tenait encore éveillés, c’était le projet commun, celui d’écrire un livre ensemble sur les zombies, une passion commune qu’il fallait transformer. Notre ligne était celle de Romero et nous pestions d’une même voix contre les films qui transformaient les zombies en amoureux transis, une sorte d’impossibilité logique et morale qui nous faisait tant rire. Ce livre ne verra jamais le jour. Ce n’est pas grave. Je garde ce rire.


Quiconque t’a croisé, Philippe, sait le souffle de vie et de générosité que tu étais. La soirée de 2008 où a été prise cette photo était un de ces moments impeccables de l’existence, avec les proches, les amis. À quelle occasion était-ce, je ne sais plus. On était chez moi. On avait mangé et bu, on avait parlé, tous ensemble avec les amis de remue. Tous les deux, on avait parlé de Socrate, de son ironie, de ce que j’essayais d’en dire dans mon premier livre. Et je t’avais lu quelques lettres de non-motivation de Julien Prévieux… parce qu’avant on avait parlé de la correspondance avec les administrations et les maisons d’édition. C’était une période de doute qu’on partageait aussi. Tu t’étais levé de ta chaise et tu avais dansé. Quand tu t’es rassis, je t’ai rappelé l’hypothèse socratique du Silène.


Voilà, Philippe, tu danses, mon vieux Socrate, éternellement sur cette image comme dans mon esprit. Et la ciguë était ce corps contre lequel tu allais, contre la mort face à laquelle chaque jour tu te levais et relevais. Phrase sans emphase ni lyrisme puisqu’elle était ton inimaginable quotidien. Là où le Silène de Rahmy diverge de Socrate, c’est que, toi, tu auras doublé la mort par l’écriture. Cet inimaginable, tu l’as si intensément déplacé dans la chair de ton langage, de tes films, ou des nouvelles que tu donnais de tes voyages extraordinaires.


Voilà, mon Phil, je vais danser pour toi un de ces jours et rire aussi. Pour l’instant c’est un peu compliqué. Mais j’ai réécouté tes lectures et ton rire avec enchantement. J’ai ressorti des livres pour les relire et continuer de discuter avec toi.
Je vais aussi me permettre de citer la fin d’un des derniers mails que tu m’as envoyés :

« je t’embrasse très très fort

bon vent et grand merde !

Phil ».


Moi aussi, Philippe, je t’embrasse.


Sébastien.





Sébastien Rongier - 3 octobre 2017