Philippe Rahmy | Son visage s’éclaire à mesure…

Son visage s’éclaire à mesure qu’il essaie de dire ce qu’il est seul à voir. Il fixe le mur devant lui. Il prononce le nom de ses parents, de ses grands-parents et de leurs parents, et plus loin en amont, remonte le fil des générations jusqu’à ce que cette étrange litanie, portée par une voix aiguë, mêlée de hoquets, s’effondre dans les graves, trouve des inflexions bestiales. Il feule, gronde, son français s’effrite, se décolle par plaques comme le crépi d’un vieux mur, libère des consonances arabes, pharaoniques, minérales. Sa voix descend encore, plonge vers l’origine. Une modulation, un murmure de caverne ; il parle la langue des grands singes, des arbres et du soleil. Je le regarde. Je pense à ces enfants tibétains venus au monde avec un sourire de mélancolie heureuse qui ne les quitte pas du berceau à la tombe. Devenus lamas ou restés garçons de ferme, ils s’accordent aux profondes vallées de l’Himalaya, aux cimes glacées, en déployant leur âme comme une voile. Ils planent avec les aigles. Ils croisent entre des mondes, enveloppés de fumée, avec les mirages célestes qui se forment à la pointe des continents. L’un de ces êtres gît devant moi, dans une ferme du Plateau vaudois. Adieu, père. Peut-être as-tu aujourd’hui la réponse à la question que je t’ai posée un jour en rentrant de l’école : Sais-tu qu’il existe en Inde un homme capable d’opérer les âmes ? Tu avais ricané en me demandant qui m’avait raconté de pareilles sottises. Tu sais désormais si un tel sage existe, s’il vit, comme je le prétendais, sur un bateau-hôpital amarré dans un port du nom d’Alapuzzha Guruvayoor, le plus haut port du monde, perché si haut dans les montagnes que les navires y accostent par la voie des airs.



Philippe Rahmy (1965-2017), Monarques, récit paru en 2017 (La Table Ronde).

1er octobre 2017