MERCY, MARY, PATTY, de Lola Lafon

La littérature réinvente le réel. Quelque chose a existé dont on peut se souvenir vaguement, un récit redonne chair à des faits avérés tout en rallongeant la sauce. Tel personnage pourra très bien n’exister que dans le livre, c’est du moins l’hypothèse que le lecteur de Mercy, Mary, Patty pourra faire, mais ce n’est peut-être pas si important, car d’un certain point de vue tout ce qui est écrit participe de cette réalité que le roman, appelons-le comme ça, donne à étreindre. On voudrait parfois savoir ce que l’on doit imputer au réel et ce qu’on doit imputer à la fiction, pour pouvoir mieux saluer la créativité de l’écrivain. On cherche alors en vain un nom propre sur internet. Par où passe le rubicon qui réaffirmerait nos certitudes ? Tout se mélange et c’est tant mieux. Je ne dirai pas pour autant que tout est fiction. Patti Hearst existe et des gens sont morts autour d’elle. La vérité consisterait plutôt à reconnaître que le fil qu’on a commencé de tirer semble ne jamais vouloir s’arrêter de se dérouler. L’histoire est-elle finie que son sens n’en finit pas de faire question. Qu’en fut-il de telle ou telle action, de telle ou telle décision, qu’en fut-il de telle ou telle réflexion ou même annotation ? Nuage d’incertitude ou d’inconnaissance qui nimbe chaque personnage de ce roman, chacun de ses gestes. On rêverait d’un ordre, d’une logique. Doit-on privilégier la continuité, la rupture ? Devient-on ce qu’on est ou bien doit-on renier ce qu’on fut pour devenir un autre plus soi-même que soi ?

Dans Mercy Mary, Patty, Lola Lafon noue trois voix : celle d’une universitaire américaine (Gene Neneva), celle d’une jeune femme qui sera momentanément son assistante (Violaine) et celle d’une femme qui fréquentera plus tard cette assistante éphémère (la narratrice). Trois voix auxquelles s’ajoute celle de Patty Hearst, la jeune fille kidnappée au cœur de l’intrigue. Il s’agit à chaque fois d’interroger la transmission, ce qui passe et ce qui ne passe pas. Ce qui relève d’une éducation voire d’une émancipation, et ce qui s’arrête en cours de route. Jusqu’où ça va la liberté ?

La toile de fond de cette histoire est l’enlèvement de la fille d’un magnat de la presse américaine par une organisation révolutionnaire. L’histoire est réelle. Il s’agit de Patty Hearst et de la SLA. L’histoire débute en 1974 en Californie. L’universitaire du roman est chargée de dresser un portrait psychologique de la jeune fille en vue de contribuer à sa défense au moment de son procès. Son assistante, une jeune fille française de 19 ans, découvrira à travers ce job d’été ce que peut être l’engagement politique et l’émoi qu’il peut susciter dans une société où toute forme de contestation réveille des peurs irrationnelles et souvent des formes de répression que le vocabulaire euphémisé de notre époque qualifierait de « disproportionnée ».

L’intérêt de ce livre ne réside pas dans cette critique des sociétés occidentales inégalitaires, quand bien même elle ne serait pas inutile. Il consiste plutôt à entrer dans un tourbillon au sein duquel gravite tout un monde, des riches, des pauvres, des jeunes, des moins jeunes, des conformistes, des rebelles, etc. Sans oublier le monde des médias qui a son rôle à jouer. En effet, c’est par leur intermédiaire que les Etats-Unis pourront suivre avec émoi le devenir rebelle de la jeune étudiante kidnappée. La question n’est cependant pas de savoir qui détient la vérité ou le bon moyen de changer le monde. Le but du livre viserait plutôt à nous faire assister à l’affolement d’un monde (le nôtre) et par-delà le délire quasi cosmique qui s’empare de lui, d’assister au désarroi tout comme à l’éveil solitaire d’une personne (Violaine) dont l’existence entière ne suffira peut-être pas pour prendre la mesure de ce qui lui arrive. Il semblerait qu’il y ait eu tromperie sur la marchandise, et que tout s’en trouve profondément altéré.

Quelque chose fait que, à un moment donné, une exigence bifurque. Qu’elle s’engage sur la voie de l’épanouissement ou du ressassement est presque secondaire, même si le piétinement de l’échec est sans doute plus propice à l’interrogation que les accélérations du succès. Transmission et reconnaissance sont au cœur de ce livre. Figure de la sœur aînée connectée à celle de l’enfant ou de la fille spirituelle (exit le fils dans cette histoire), de l’animal aussi (Lenny, le chien de Gene), sorte d’incarnation de la mémoire affective de ce qui lie ces trois femmes.

Comprendre l’autre, ses choix, ses motivations, accepter qu’il prenne une direction qu’on n’avait pas envisagée, qu’il se heurte à nos attentes, à nos désirs. Soi-même, se faire violence, sortir du rail. Dans quel but ? Le sait-on vraiment ? Sait-on ce que l’on a à gagner, à perdre ? Plus ou moins. Renier un monde d’ennui, trouver une forme de vie solidaire. L’utopie a souvent quelque chose de naïf, la renier a quelque chose de mortifère.

Vous aurez peut-être remarqué qu’il s’agit d’une histoire de fille et de femme. C’est aussi une histoire politique. Qu’un homme prenne les armes pour dire non ne s’inscrit pas vraiment dans le scénario de construction de l’homme d’aujourd’hui (comme on sait, la violence est un monopole étatique). Mais on est quand même habitué à voir des hommes brandir des armes. C’est plus surprenant de la part d’une jeune fille de la haute société. On voudrait pouvoir refermer la parenthèse et ranger ce sursaut au rayon des enfantillages ou des dérapages, n’est-ce pas M. Hearst ? Tricher est une chose (tout le monde n’est-il pas obligé, à un moment ou un autre, de rentrer dans la combine ?), trahir en est une autre. On est plus ou moins tolérant vis-à-vis de la tricherie, elle participe de l’intégration des règles. En revanche, l’histoire réserve la mort aux traitres ou bien exige d’eux qu’ils renient ce qu’ils ont été. Telle est en gros l’histoire du terrorisme moderne et de son traitement social et juridique.

Un mot revient dans le livre, sorte de refrain discret : celui de colère. C’est un sentiment qui n’a pas très bonne presse, on peine à lui reconnaître une dimension politique à la différence de l’indignation. Et pourtant. Qui sait quels chemins il pourrait se frayer. Quels chemins il se fraie.

Je ne voudrais pas terminer l’évocation trop brève de ce livre saisissant sans parler de sa dédicace : Aux Violaines. Violaine n’est presque plus un nom propre, comme l’atteste le pluriel. C’est devenu une marque ou un sceau que l’on porte en soi. Qu’est-il arrivé à l’assistante de la professeure féministe ? Un bouleversement intérieur profond dont le monde ne s’est pas avisé. Une sorte de révolution ou de naissance avortées. Violaine est l’oubliée de l’histoire, la petite main anonyme dont la mémoire chasse naturellement le souvenir. Celle que l’écrivain va retourner chercher pour lui redonner une place ambigüe.

Un philosophe italien a défini l’essence de la vocation comme étant la conjugaison de l’immémorial et de l’inoubliable. Il s’agirait de faire en sorte que la mémoire et l’oubli se donnent l’accolade, que ce dont on ne peut pas se souvenir et ce qu’on ne pas non plus oublier se rejoignent dans le ciel orageux de l’écriture, puis de la lecture. Le nom deviendrait alors l’habit du mystère, le moyen de sa révélation et de sa conservation. « Mon deuxième prénom est Violaine, improvise l’adolescente. » Violaine est un nom pour désigner l’imprévu, la chose ou la personne que l’on n’attendait pas. Un nom qui en l’occurrence peut faire signe en direction des fleurs (Violette est en fait le vrai prénom de Violaine) ou du violet (confère la couverture du livre), mais aussi de la violence, celle qu’on contient et dont on tire au mieux une musique ou une voix.

Pascal Gibourg - 31 août 2017