« Tous les noms s’évanouissent » : 2666, de Roberto Bolaño

« ... un chiffre, pensa-t-il lorsqu’il fut de nouveau seul, est toujours approximatif, il n’existe pas de chiffre correct (...). Les grands physiciens, les grands mathématiciens, les grands chimistes et les grands éditeurs savaient qu’on ne fait toujours que passer à travers l’obscurité. »

Pour autant qu’on se sache prisonnier d’un labyrinthe, la question n’est pas d’en sortir mais de savoir par le truchement de quelle clé il nous sera donné de forcer une nouvelle serrure. 2666 est un livre monstrueux à plusieurs égards, mentionnons son volume - 1350 pages en Folio, le tout formant 5 parties - et son contenu - notamment La partie des crimes, 430 pages d’un catalogue sadien d’assassinats de femmes. A cet égard, la description pourrait sembler un pis aller de l’analyse, mais c’est sans compter l’art de la digression ou du glissement propre à Bolaño, le pouvoir fécond et imprévisible de son imagination débridée. En effet, s’il est possible d’émettre une hypothèse sans trop risquer de se tromper sur le contenu du verso de la page qu’on lit, l’entreprise relèvera de la gageure dès qu’on voudra se faire une idée de ce qui nous attend 5 à 10 pages plus loin. Un personnage s’efface pour en laisser venir un autre qu’on n’attendait pas, un propos s’interrompt pour renouer avec un fait évoqué avant : art du camouflage peut-être, du palimpseste, du montage. Pas question de résumé donc, pas question non plus de dissoudre une expérience d’écriture ou de lecture dans une formule ronflante... alors quoi ?
J’opterai pour une image, celle du lecteur qui se nomme Reiter et qui, après avoir voyagé longtemps avec sous sa vareuse un cahier qu’il a dérobé, ira le remettre à sa place, c’est-à-dire dans la partie cachée d’une cheminée appartenant à une maison sise en Ukraine. Image énigmatique, un rien absurde au regard du délire qui semble s’être emparé des histoires qui forment ce livre. Face au désordre, au chaos, à l’imprévisible, un geste soudain s’excepte du lot pour réaffirmer une sorte de sacralité de la lecture ou l’incomparable singularité d’une écriture (le cahier d’Ansky). Comme si à peine sorti de l’anonymat, le texte exigeait d’y retourner. Certes, ce texte n’est pas le livre qu’on a en mains mais c’en est peut-être le cousin ou le brouillon. C’est l’idée d’un texte qui attend, d’un texte oublié, perdu, effacé peut-être ou bien conservé en vue d’une lecture qui n’aura peut-être jamais lieu. « Tous les noms s’évanouissent » écrit quelque part Bolaño, et avec ces noms qui disparaissent ce sont aussi des existences qui meurent, des images qui se dissolvent, des souvenirs qui se décomposent ou qui attendent leur heure.

Singulier paradoxe d’une écriture qui porte au jour des existences pour mieux en souligner la précarité ou la décomposition. Comme l’atteste la 4ème partie du livre, ce projet littéraire participe en partie d’un défi, celui de cataloguer l’horreur de faits divers qui ravagèrent Santa Teresa (Ciudad Juarez) pendant de nombreuses années à compter de la fin des années 90. C’est un fait que pour Bolaño la littérature a à voir avec le secret, avec le caractère inépuisable de sa divulgation. D’où une tendance à la répétition, une volonté d’épuisement pouvant confiner à la nausée. C’est aussi ce qui rapproche son projet d’écriture d’une enquête, et ceci dans plusieurs de ses romans, comme si au terme de l’écriture devait se lever la présence espérée, patiemment composée. Dans 2666, on pourra se demander si les intellectuels spécialistes d’Archimboldi retrouveront la trace de l’écrivain invisible qui n’existe qu’à travers son œuvre. Si les policiers arrêteront certains criminels semant la terreur à Santa Teresa. Ou si une mère retrouvera son fils dont elle est sans nouvelles depuis des années. Les mots semblent devoir résister à la disparition du monde qu’ils appréhendent, mais rien ne nous garantit qu’ils ne finiront pas aspirés par l’air qui provient de la cheminée. Pour Bolaño aussi, comme pour Kertész, la culture n’a pas disparu avec la Shoah. Elle s’est redéployée à partir du traumatisme qu’elle constitue.

Ici, il faut quand même préciser pour ceux qui ne le sauraient pas que Bolaño est un auteur dont le comique est dévastateur. 2666 n’est pas son livre le plus drôle, c’est certain, mais on rit quand même souvent, du moins au début. Comique de situation ou de caractère, ses personnages ayant presque tous un côté grotesque ou raté, un sens aigu de la dérision. Bolaño est aussi un auteur érotique, d’un éros à la fois fantasmatique et comique, le fantasme confinant parfois au rire, participant de cette construction en excès sur les représentations ordinaires. Exemple ? Les ébats d’une baronne nazie avec un général roumain, scrupuleusement observés par de jeunes soldats allemands depuis un couloir secret. C’est un cliché, plutôt éculé, mais qui fonctionne encore, en tout cas avec lui. Tout est possible avec Bolaño, il n’y a pas de limites. L’érudition la plus pointue côtoie la trivialité la plus franche. On le compare parfois à Borges, pourquoi pas à Cervantes ou à Rabelais. La vérité est qu’aucun écrivain n’est comparable à un autre et que tous se mélangent dans l’inconscient du lecteur. Quoi qu’il en soit, retenons que chez Bolaño l’amour des livres ne se sépare pas d’une convoitise érotique dont la pornographie est parfois l’ultime horizon. Liberté, démesure, fantaisie, absurdité, inanité, philosophie aussi, le doux lait de l’adversité. C’est un fait que pour son dernier livre, Bolaño a voulu livrer un grand combat. Pense-t-il comme l’un de ses personnages que les œuvres modestes, fussent-elles parfaites, sont de l’ordre des exercices d’entraînement ? Et que leur finalité est de déboucher sur le combat infini, le combat inégal dont on ne peut sortir que meurtri et vaincu, décomposé ? Mystère d’une forme que la rupture ou la fragmentation régénèrent au lieu de l’affaiblir.

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On comprendra aisément que la démesure d’un projet comme 2666 s’accompagne d’une réflexion sur l’œuvre. Qu’a voulu faire Bolaño ? un roman total, brassant tous les registres et jouant avec tous les codes, du roman policier au roman de guerre en passant par le roman savant ou érotique ? La question de la totalité est abstraite, le tout est une idée, c’est le fantasme de tout accueillir ou de tout générer, c’est l’idée d’un livre qui ne représente pas, qui n’est pas le produit d’une volonté mais qui est la vie même, un livre qui égale la nature ou la société, son mouvement continuel, sa parturition permanente. A ce titre, Bolaño, qui a un sens aigu du jeu, ne s’est pas privé d’exposer par le truchement d’un ou plusieurs personnages « sa » conception de l’œuvre.
Si dans un premier temps on pourrait croire qu’il pense qu’il y a d’un côté des œuvres mineures et d’un autre des œuvres majeures - les premières pouvant atteindre à la perfection là où les secondes sont condamnées à l’imperfection -, dans un second temps cette vision se complexifie. L’idée du secret revient, non plus pour concerner l’œuvre ou son contenu mais son auteur. C’est un vieillard qui parle, un sage un peu fou qui détient la machine à écrire avec laquelle l’auteur mythique de 2666, Archimboldi, écrira ses premiers romans. D’après lui, l’auteur d’une œuvre secondaire n’est pas celui qu’on croit. A l’intérieur ou en dessous de l’auteur apparent se cache le véritable auteur, ou plus exactement un vide capable d’accoucher non seulement d’un livre médiocre mais encore d’une œuvre maîtresse.
A ceci s’ajoute que toutes les œuvres mineures servent l’œuvre maîtresse, ratages nécessaires qui sont autant de paravents ou de camouflages voués à abriter la gestation de l’œuvre attendue. Un certain grotesque habille cette théorie, mais elle n’est pas si éloignée de celle de Proust qui ne voyait jamais qu’une seule main au travail, la main de l’écrivain, anonyme, qu’on pourrait alors assimiler à l’auteur secret de Bolaño ou au génie impersonnel d’Agamben. A l’heure où la génétique semble vouloir tout expliquer, Bolaño réaffirme, fût-ce avec un sens certain du ridicule, la nature secrète et mystérieuse de l’œuvre ou du processus de création. Le secret n’est sans doute pas plus au début qu’à la fin, il est partout, il coexiste au visible, il est l’occulte par quoi l’écrit advient. On peut bien repérer tous les portes qui dessinent un slalom géant, il n’est reste pas moins qu’au moment où le skieur s’élance c’est à autre chose que nous avons affaire, une danse où la grâce côtoie l’horreur, où toutes les dimensions s’imbriquent jusqu’à celles qu’on ne connaît pas et qu’on pressent comme allant advenir. La dimension de la lecture serait quelque chose comme une cinquième dimension. Admettons, mais « que pouvaient penser ceux qui avaient un accès libre à la sixième dimension de ceux qui s’installaient dans la cinquième ou la quatrième dimension » ? Hum. C’est bien d’une histoire d’accès et de clé dont il s’agit, sauf que c’est personne qui a la clé et qu’on n’est jamais sûr qu’il va répondre. C’est personne qui écrit, et c’est personne qui lit. Quant à quelqu’un, disons qu’il aimerait bien être personne mais qu’il n’y arrive pas vraiment ou pas longtemps.

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« Tous les noms s’évanouissent. » N’est-ce pas contre cette évidence que l’écrivain écrit ? L’évanouissement participe de l’écriture, comme en musique, le son advient dans le temps même où sa résonance nous le fait regretter, mais voilà qu’un autre s’attache à lui et ainsi de suite, voilà que le son disparu revient mais chargé d’un sens différent. Tous les noms s’évanouissent Roberto, mais quelque part une main les archive, tout comme elle a archivé le premier son de l’univers il y a quelque 14 ou 15 milliards d’années. 2666 sera une année maléfique, à moins qu’elle ne soit l’année où l’enfant qui s’est évanoui dans ton livre à cause des monceaux de cadavres qu’il a dû charrier se réveillera, l’enfant Bolaño, l’enfant Roberto, l’enfant personne. Il reviendra alors du vide de la cheminée avec un cahier à la main et d’autres enfants entameront la lecture de cette chose sans nom qui se sera entretemps nourri du temps passé qui pourra alors advenir.

Pascal Gibourg - 24 août 2017