« Les mélodies toutes simples » de Karen Köhler

Bêtes féroces, bêtes farouches de Karen Köhler, traduit de l’allemand par Isabelle Liber, a paru aux éditions Actes Sud.





Karen Köhler est dramaturge. Est-ce le théâtre qui lui donne cette liberté formelle dans les neuf nouvelles qui composent ce livre ? Journal, correspondance, dates, jours, heures, l’auteure aime le compte à rebours, le suspense qui lui est lié, la pression temporelle chère au théâtre.
La prise de parole, entièrement assumée par un « Je » empathique, crée une autre forme d’immédiateté et d’urgence.
On lit Karen Köhler avec curiosité et envie. Ce n’est pourtant pas drôle. La maladie, la mort, la séparation, la fuite, la disparition sont partout au rendez-vous. L’humour n’est pas exclu ni une certaine légèreté. Cela vient du style, sans pathos, sans gras. Le format de la nouvelle fait de ces récits des précipités de vie, qui émeuvent et emportent.
C’est fort, inattendu et d’une grande fluidité de lecture. Le théâtre, encore. Il semble que Karen Köhler nous parle à voix haute. Les dialogues, nombreux, les apartés ou flux de conscience, tous les modes de narration dégagent le pouvoir de captation de l’oralité, une adresse qui nous tient dans un face-à-face, un corps-à-corps, comme un public absorbé par ce qui se joue sur la scène.

L’une de mes nouvelles préférées, qui donne son titre au livre, la plus romanesque peut-être, raconte vingt-sept jours d’une jeune femme qui se cache en forêt. Bientôt à court de nourriture, on imagine qu’elle est venue là pour en finir. La blessure qui l’a conduite dans la forêt nous est révélée au détour d’un décompte de souvenirs vers la fin. Elle est emblématique du recueil : écrire, c’est sans doute partager une expérience limite doublée d’une expérience intérieure. Et le faire sans leurre, le plus authentiquement possible : « Je m’apaise avec des mélodies toutes simples », dit la narratrice, au bord de l’épuisement physique.

De la profondeur, de la gravité sans avoir l’air d’y toucher. La nouvelle est évidemment le seul mode possible pour cette approche. Là où le roman développerait, elle sous-entend et surtout, chez Karen Köhler, rassemble, resserre, extrait, écume.
Le passé est omniprésent, mais on ne peut pas parler de nostalgie, plutôt de machine à explorer, à observer, à déduire. Les personnages, même condamnés, ne sont jamais tristes. Dans la première nouvelle, le Comandante est un exemple frappant. Dans la seconde, « Cow-boy et Indien », l’Indien fait figure de mascotte qui redonne un avenir à une jeune femme perdue, exact inverse de la nouvelle « Starcode Red », où une autre jeune femme, animatrice de croisière sur un bateau américain, finit par s’éclipser au cours d’une escale. Un sauvetage de dernière minute. Les minorités sont davantage porteuses d’espoir que ce que la société offre. Ce n’est pas nouveau, mais finement amené, et toujours nécessaire à entendre.

Karen Köhler ne conjure pas le destin, n’est pas davantage la proie de la mémoire, elle tire des fils entre des faits et des sensations. Jeune femme d’aujourd’hui, l’anglais traverse l’allemand (ici le français) chansons, tableaux (Frida Kahlo, « le cerf blessé » notamment), clins d’œil à notre époque et notre mode de vie, ne serait-ce que par la rapidité des échanges, l’inadéquation à un vivre-ensemble de façade et l’infinie solitude qui bouscule le sourire des profils Facebook. Désir, en refermant celui-ci, de lire le prochain livre de cette auteure allemande, et plaisir de retrouver le format de la nouvelle, peu pratiqué en France.

Claudine Galea.

23 juillet 2017