Nuit Remue 11 | Véronique Pittolo

Ingeborg.com


Note d’intention :

Par cette fiction monologuée, je souhaite montrer l’éclatement du lien amoureux via Internet, la sexualité vécue comme un loisir, le désir assumé selon les codes communicationnels issus du Web.



Bonjour,
malgré mon nom, je suis brune, de taille moyenne, les yeux verts, cheveux mi-longs, cultivée, spontanée.
Et vous ?


J’avais beaucoup aimé la publicité Georges Killian’s, lorsqu’une immense femme apostrophait les passagers, dans le métro, en disant Je suis rousse… et alors ? C’était l’époque où Myriam affichait ses fesses sur l’autoroute, le périphérique, en disant Demain j’enlève le haut, elle le faisait, puis le lendemain nous montrait son dos, entièrement nue.

Ingeborg est un pseudo choisi par exotisme pour attirer les hommes qui cherchent une aventure hors mariage, malgré ou à cause du mariage, les séparés en attente de divorce, les divorcés définitifs. Dans un rayon de vingt kilomètres à partir de Châtelet, je rencontre toutes les professions, les gabarits les plus avantageux comme les plus ingrats. Je peux tomber sur des gens connus comme le fils d’un ministre, un conservateur du Louvre.
Au Nemours, au Zimmer, en cinq minutes, je sais à qui j’ai affaire.

Chauffeur livreur, cadre informaticien, fonctionnaire…

Certains en rajoutent une couche en beauté, intelligence, revenus annuels.
La newsletter personnalisée me propose le même jour un ingénieur, un manutentionnaire, un comptable, un pilote de ligne. Je fais mon choix comme la ménagère, espérant le partenaire bio que je conserverai longtemps en l’arrosant de temps en temps.

Femme qui aime la littérature souhaite rencontrer un homme pour lire au lit … qui n’oublie pas d’éteindre la lumière.


J’ai tout de suite aimé les bouclettes Roland, sa chemise mauve un peu ouverte mais pas vulgaire. On est monté chez moi, et le lendemain, on était ensemble.

Norbertlediable, fonctionnaire, menait une vie organisée : le marché le dimanche matin, le coiffeur un samedi sur quatre, sa mère à déjeuner un dimanche sur deux. Nous avions pris l’habitude de nous voir le lundi. La Freebox clignotant la nuit éclairait ses membres. La première fois, il a un peu ronflé (moins que Roland), et à trois heures du matin, je me suis endormie. Lors d’une panne d’électricité, sans chauffage, on a dormi habillé et le matin il était d’une humeur massacrante.
Il aimait les soutiens-gorge pour les enlever et attraper les seins à pleines mains, avec énormément de concentration. Après avoir essayé de lire trois fois La Recherche du temps perdu, il s’est décidé pour une version en bande dessinée.

Indifférent à ce genre de problèmes, Xavier laissait la lumière allumée en s’endormant sur Guerre et Paix, tandis que Jean-Yves lisait à voix haute Les Trois Mousquetaires sans s’apercevoir que je m’étais endormie, épuisée. Il m’avait envoyé un badinage avant le rendez-vous au Nemours. Quand je l’ai aperçu, scrutant inquiet le fond du café, il était passé deux fois devant moi sans me voir.


Deux heures sur le site, et mes neurotransmetteurs s’affolent. Je libère une quantité d’endorphines incontrôlable. Grammaticalement, une endorphine est féminine... est-ce que cela signifie que les femmes sont plus nombreuses sur les sites de rencontre ? Nez collé au Mac, je me vois de l’extérieur, comme une souris qui appuie frénétiquement sur une pédale, jusqu’à ne plus se nourrir et mourir, épuisée, dans sa cage. J’analyse les mécanismes de ma dépendance, je fais une cure de désintoxication, j’éteins tout, je change l’eau de chat. Je me prépare pour une promenade au Luxembourg.


Bonjour, c’était vous le petit frisé de la semaine dernière, au Nemours ?

C’était moi, oui, le brun en scooter. Et lài, avec une brosse à dents dans la main gauche.


Roland avait le sexe tellement dur, que si je l’agitais comme une queue de poêle, il restait dur. Je le laissais ramollir. Je supposai que les hommes n’aiment pas être réduits à des outils domestiques. Il en était de même pour les femmes qui n’aiment pas qu’on saisisse leurs seins comme des melons plus ou moins mûrs. L’anatomie, si elle reste clinique, n’est qu’une planche de médecine dans un cahier d’étudiant. Personne ne souhaite être évalué comme un organe plus ou moins exceptionnel.
Ses bouclettes faisaient un paysage en collerette autour de son crâne un peu dénudé. La calvitie était un signe de virilité (d’où le manche de poêle). Son visage endormi, la face reposée qu’habituellement on ne remarque pas, était plus agréable à regarder que son organe en érection.


Pardon, j’ignore ce que vous cherchez, mais je n’ai pas le tour de poitrine de Gina Lollobrigida…. Vous aimez la littérature ?

Camus, Sagan … et vous ?

La Nouvelle Vague.

Autrefois, on se contentait du cinéma : une jeune fille, une cigarette, une terrasse.
Un homme s’approche (léger travelling). Quartier latin.
Juliet Berto se fait accoster par Jean-Pierre Léaud dans un film de Godard. On faisait la même chose. La génération 68 raccompagnait les jeunes filles chez elles en mobylette ou à pieds, en discutant. On pouvait coucher ensuite, ou pas. La misère sexuelle en milieu étudiant fut un mythe. A Nanterre, Cohn-Bendit faisait le tri entre les filles et la politique. Je me souviens des premiers amphis enfumés à Vincennes, de l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault, du rapport Hite.
La Maman et la Putain fut le modèle ultime, on intellectualisait avant de coucher, les sentiments étaient en option, on fumait un joint, on s’interrogeait. Tinder a tué cette pensée. Comment être intelligent sur une appli qui concerne cinquante millions d’utilisateurs ?
J’appartiens à une génération qui a connu des arrêts brusques (la peur du sida), des accélérations (les Sex Pistols), des découvertes (l’art contemporain). A l’ère du GAFA, j’aime encore me promener aux Tuileries, lorsque je quitte Le Nemours la tête pleine de confidences.


Je m’imagine en décapotable (petit foulard flottant au cou). Un homme m’attend, assis devant un gin tonic, le costume à peine fripé par sa journée de travail. J’ouvre ma portière dans un état quasi lugubre, je lui offre une main (il plie l’échine). A-t-il quelque chose d’Omar Sharif ? De Vittorio Gassman ?


Lors d’une première rencontre, on accède au monde « d’à côté » : une utopie qui consiste à ne plus être dans le virtuel mais pas tout à fait dans le réel.
Le Nemours, un dimanche après-midi : zone d’occupation passagère. Les corps entrent en scène. Qui prendra l’initiative de commander quelque chose en premier ? Qui passera au tutoiement puis descendra aux toilettes, en essuyant les plis sur la jupe ou le pantalon ? Ce monde « d’à côté » ressemble aux discothèques où on dansait maladroitement avec une première fille, qu’on embrassait pour la première fois, sans savoir quoi faire de ses mains.

12 juillet 2017