Nuit Remue 11 | Florence Pazzottu

Extrait de Frères numains (discours aux classes intermédiaires) de Florence Pazzottu, publié chez Al Dante en août 2016 (réimpression décembre 2017), avec un texte en réponse de Bernard Noël.

LES DÉTRACTEURS NE SONT PAS LES DÉTRAQUEURS, écoutez, êtes-vous surpris, je vous le dis posément, je ne crie pas, je parle, je vous parle, tant que c’est encore possible, de lancer la pensée, toutes voix dehors, de s’adresser à vous, à tu, à you, publiquement, de partager, de rassembler, de vous interpeller, tu ou vous, tout à trac, ne croyez pas que je ne l’ai pas mûrement pourtant, je l’ai, tout à fait mûrement, réfléchi, avant de m’adresser à vous ainsi, à nous, de dire abruptement, et néanmoins posément, à tu ou vous, regardez, regardons, ça traque, ça fout le camp, au sens propre, pas de fuite, sauf des capitaux s’entend, des murs, des camps, ça fout des camps partout, ça les exporte même, les murs, les camps, ça traque, ça fait le tri, dans la numanité, ça sectionne, ça sélectionne, ça creuse des zones, des trous de nulle part dans l’numain, des zones sans droit, au nom de notre sécurité ça dit, de nos sacro-saintes valeurs, de la nouvelle trinité : Profit le fils de Capital et Spéculation le grand souffle, l’inspirateur, jeu supérieur, Père et Fils s’échangeant les cartes, les territoires, les plaques, les paquets de chair du numain, les surnuméraires sont laissés, dans le pot où ils pourriraient si, pot pour rien, les surnuméraires sont d’ailleurs très nombreux, bien plus que vous, que nous, sont innombrables, sont la moitié de la numanité, et ils n’ont rien, et leur rien fait bougrement peur, sauf s’ils restent dans leurs déserts, leurs ghettos, les bidonvilles de leurs grandes villes (certains hôtels y sont prisés), dans leurs villages aux terres arides ou contrôlées par Monsanto, sur leurs décharges, leurs berges inondées par les crues, sous les tirs croisés des missiles, dans l’odeur tenace des massacres, s’ils y restent, oui, ça va encore,maisilsselèvent, nesontpas d’accord pour pourrir, pour végéter ou nous regarder de loin faire les paons, ils s’accrochent, s’approchent, des bandes de démunis arrivent ça dit, des hordes sans rien, à demi nues, aux manières primitives, sûrement hostiles, rescapées des naufrages ou marchant dans la nuit, venant réclamer leur prime, leur dû, une part du gâteau si patiemment levé, raffiné, par nos soins cuisiné, ça raconte, ils n’ont rien et ils y arrivent, à venir, à traverser, ça dit, on sait bien que ce n’est pas vrai, que les plus pauvres ne peuvent pas, même pas partir, seuls ceux like you, comme toi, comme vous, comme nous, qui ont un peu, un peu beaucoup, peuvent le tenter, bravent l’impossible, prennent des risques les insensés, alors commencent la chasse, la traque, car ça s’affole, ça dresse des murs, des barbelés pour arrêter le raz-de-marée, pour couper la route aux nombreux, aux pas-pareils, aux barbares ça dit aussi et aussitôt ça barre-barre, remparts, tranchées, camps et chek point dont on délègue la surveillance à des armées, à des polices étrangères, qui sont donc dehors elles aussi, hors Europe, à Erdogan aujourd’hui, démocrate exemplaire c’est plié, comme autrefois à Kadhafi, grand vigile reçu sur tapis rouge avant qu’il ne devînt soudain ce tyran notre ennemi, il avait pourtant bien servi, bien érigé les pires nulle part, pour notre bien disait le sous-texte, pour nous épargner l’invasion, le tsunami numain ou non, presque numain, faut pas pousser, la fin de la civilisation, le déséquilibre fatal, le chavirement du navire républicain, l’instauration de la charia ou la contagion miséreuse, la prolifération des coûts d’un assistanat déjà si pesant, ça dit, et c’est pour nous éviter le désastre, pour le tenir à distance et qu’on soit bien tranquilles dedans, qu’on externalise notez, on délocalise les frontières et on signe des tas de contrats, pour la traque, pour l’arraisonnement en pleine mer et pour la fouille des camions, des containers, des trains, des quais, pour le rejet, le reflux, pour notre protection et notre confort ça dit, pour notre sécurité, et même à l’intérieur des murs, un peu d’attention s’il vous plaît, je sais que vous préfèreriez un poème, je comprends, j’aimerais mieux moi aussi, croyez-le bien, lancer devant vous quelques vers, qui au centre de nous jailliraient, se hisseraient fidèlement, feraient trouée, articuleraient tout autrement le dehors et le dedans, concept et trivialité, le you, le tu, le vous, et l’numain d’eux, mais voici, pour briser, vicieux, le cercle, au milieu de tant de silence, de faux parler, d’imposture et de simulacre, il faut bien l’aiguiser d’abord, poème, son tranchant, sa portée, et l’ouïe et le regard aussi,

11 juillet 2017