A. Inglese, B. Philipp, A. Shinkarenko | MSQ->AMS->PAR #2

Ce sont des matériaux pour faire des histoires : photos, dessins, phrases. Ce sont peut-être de restes d’histoires en réalité. Ils arrivent trop tôt ou trop tard. En tout cas, tout a commencé à Minsk, d’où Aleksei Shinkarenko, photographe biélorusse, envoyait à Barbara et moi de petites séries de photos. Il a commencé au cours de l’hiver 2015. Barbara Philipp, artiste autrichienne résidente à Amsterdam, répondait aux photos avec des dessins. Et moi, je répondais aux photos et aux dessins de Barbara avec des textes rédigés directement en français. Les envois d’Aleksei se sont arrêtés au début de l’été 2016. On a constitué 5 séries, un seul texte pour chaque série de dessins et photos.

Le premier épisode est apparu dimanche dernier ici et sur le site ami Nazione Indiana dans une version en italien. Chaque épisode, publié simultanément sur les deux sites, propose une sélection différente des matériaux d’Aleksei et Barbara. Dans l’écart entre une langue et une autre, entre un itinéraire iconographique et un autre, on souhaite qu’il y ait un déplacement de sens, un déplacement d’histoire.

A. I.


Quoique non. La chasse au fond c’est un truc de facho, et le fascisme ça ne m’a jamais emballé. Je comprends qu’il y en ait. C’est même souhaitable, ça ramène un peu d’ordre, je dis fascisme, mais je ne parle pas du tout d’un régime, avec les institutions faites pour, la police secrète, cette espèce d’obsession pour la torture, mais c’est sûr, on ne peut pas prétendre avoir en face de soi des gens toujours de bonne humeur, avec cet air démocratique. Il ne faut pas non plus miser sur les fachos, les prendre trop au sérieux quand, tout beaux, tout propres, bien alignés, ils descendent dans la rue, mais ça met un peu d’ordre, disons mieux, ça donne l’idée qu’on pourrait tous vivre dans l’ordre, ce n’est qu’une petite illusion, bien conne au fond, mais je comprends qu’il y ait des gens, de temps en temps, qui la cultivent, mais par contre non, moi, de mon côté, je ne vais pas faire d’efforts, déjà je vais renoncer aux bottes, ma route je vais la faire avec ces mocassins vernis, et tant pis s’ils vont s’abimer, et pour ce qui est de la cagoule, bon, ça me dérange quand même de renoncer à la cagoule, au fond ce n’est peut être pas si pratique, mais c’est le côté imagé qui me plaisait, on a l’air vraiment très sérieux avec une cagoule sur la tête, vraiment un air de professionnel, et moi ça j’adore, même au milieu de nulle part, même dans une forêt, garder un aspect professionnel et sérieux, je trouve que c’est rassurant, alors oui, on peut y aller tête basse, on peut marcher sans hésitation, l’esprit vide, le regard idiot, mais c’est comme si on était bien assurés, une cagoule est une assurance contre le risque, surtout au milieu de nulle part, sur une esplanade encore bétonnée, mais qui va se transformer en forêt ou pente rocailleuse.

Et de toute manière je vais laisser tout ça de côté, au fond j’ai un esprit épicurien, je me contente de peu. Je ferai du sport tout simplement : une bonne randonnée solitaire, sans aucune attitude hostile vis-à-vis des lièvres ou d’autres animaux forestiers. Et rien n’empêche que je puisse rencontrer du monde. Je veux dire des humains, des gens qui parlent, ou en tout cas qui marchent ou qui randonnent, des joggeuses par exemple. Et ce n’est pas moi le type qui va violer une joggeuse, mais ça doit être un sacré crime, même en termes athlétiques je veux dire. Moi, avec mon air fatigué, le regard bête, les mocassins vernis et boueux, et la nana en jogging, avec des longues cheveux tirés an arrière, la peau du visage toute rougie par le froid, c’est une vraie rencontre, ce n’est pas les rendez-vous programmés.

Mais qu’est-ce qu’elle peut bien foutre une joggeuse dans une forêt et à cette saison ? Elle ne doit pas être très nette. Ça va me donner des idées, même si je ne suis pas le type violeur.


On trouvera ici la version italienne de ce second épisode.

18 juin 2017