Contre la peur avec Jeanne Bastide

La nuit déborde de Jeanne Bastide vient de paraître aux éditions L’Amourier.

La Fenêtre du vent de Jeanne Bastide a paru précédemment chez le même éditeur.





Jeanne Bastide vit dans le sud-ouest de la France, à l’écart du bruit et de la visibilité.
De temps en temps, elle publie un livre bref aux éditions de L’Amourier ou avec un/e artiste, Anne Slacik notamment. Ne se revendiquant ni romancière ni poète, elle écrit quand la nécessité de poser des mots la sort du silence.

« Parfois toutes mes vies m’enclosent, m’assaillent. » Comment dire une vie ?
« Je n’ai jamais su qui j’étais, car toujours mise à la place de l’autre... Mais il y a des jours où je me retrouve sans me chercher. »
Ce sont ces jours que la narratrice, une femme de quatre-vingt-douze ans, consigne dans La nuit déborde.

Si la nuit déborde, c’est parce qu’elle libère les rêves, pas parce que le noir envahit tout.
Si la nuit déborde, c’est parce que « l’herbe noire de l’enfance » ne s’arrache pas, elle demeure secrète, à cultiver. Une herbe rebelle au silence et à l’oubli, herbe de l’imaginaire et du goût de s’aventurer au-delà de la peur.
« Le plus difficile c’est quand le désir s’amenuise — qu’il devient pâle, tout pâle comme quand on est malade. C’est là que la peur arrive. »

Passé et présent s’entremêlent au fil des jours, au ras des heures et des sensations.
« Quelques images sucrées et convenues... J’enfonce des portes ouvertes », se moque (d’elle-même) Jeanne Bastide.
Pourquoi est-on ému/e à la lecture ? À cause d’une de ces images, presque tactile, qui déboule soudain au détour d’une ligne : « Il me faut vivre dans un carreau de cahier qui rétrécit chaque jour [...] Rappelle-toi : il ne faut pas déborder. »

Une ironie douce traverse ces pages. Une mélancolie émerveillée. On devine des expériences douloureuses, voire cruelles : « Ce qui est fabuleux c’est quand l’autre accepte d’être assez transparent pour qu’on puisse se parler à soi-même. »
Et cependant, un appel résonne, venu de cette enfance qui garde au chaud le vivant. La planche de la balançoire, « un carré de plaisir à ma dimension », illumine le carreau strict du cahier.
« Se souvenir, c’est connaître. Ça choisit en moi ce que je ne dois pas oublier. »

Solitude, vieillesse, épreuves physiques, les ombres du temps se faufilent dans le livre, couture d’années et de gestes. « Si on prenait l’habitude chaque matin de se faire naître au monde, l’herbe deviendrait-elle plus accueillante. » Sans doute, Jeanne Bastide. Une herbe noire de ce noir qui déborde et qui brille au soleil.

Claudine Galea.

10 mai 2017