Les « crevées d’air » de Didier Castino

Rue Monsieur-le-Prince, roman de Didier Castino, vient de paraître aux éditions Liana Levi.

Chroniqué précédemment de Didier Castino, par Claudine Galea, Après le silence.





En 1986, dans la nuit du 5 au 6 décembre, à la fin d’une manifestation étudiante contre le projet Devaquet, Malik Oussekine, qui vient de passer sa soirée dans un club de jazz, dont il est féru, est poursuivi par deux hommes du PLM, peloton de voltigeurs motoportés, apparus en 1968 et remis en selle par Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur de Mitterrand.
Il se fait tabasser à mort au 20 rue Monsieur-le-Prince à Paris.
Didier Castino, jeune étudiant à l’époque, revient sur ce crime, sur les manifestations étudiantes, sur des espoirs, des rêves et des brutalités qui ne vieillissent pas.

Trois parties. La première retrace la situation et l’esprit de l’époque, la troisième revient aujourd’hui sur le passé qui ne passe pas. Chaque partie est constituée de paragraphes scandés par des numéros.
Malik Oussekine, c’est d’abord une course. Éperdue. Une course pour la vie, une course contre l’injustice, la confusion, l’esprit de haine et de revanche.
Qui dira que ce livre n’est pas d’actualité ?

La deuxième partie, centrale, est emblématique du propos et de l’écriture de Didier Castino.
La course y est reine, éblouissante de dureté.
Malik court et l’auteur restitue chaque pas, chaque souffle, l’air qui entre et sort, l’air qui manque, la vie qui s’enfuit. « Le souffle qui sort de son corps n’est pas du souffle, ce sont des crevées d’air, des râles, des coups de poing sourds dans la poitrine, la bouche ne se ferme plus, elle est remplie de terre. »
C’est le plus beau du livre, le plus puissant, bouleversant. Parce qu’avec le corps, on ne triche pas, jamais, on n’arrange pas, on n’arrondit pas, on plonge au-dedans de soi, là où on sait qu’on est tous pareils, égaux dans le monde entier.
« C’est fragile un corps, il cède comme un rien, et ça fait un bruit terrible, un bruit qu’on n’entend jamais, un bruit sec, sourd, un bruit dégueulasse quand le corps saigne pour finir, se vide. »

Le narrateur, Hervé, vit à Marseille, il étudie à Aix-en-Provence. Il tombe amoureux. Il « monte » à Paris pour manifester. Il découvre la vie, l’engagement, la pensée citoyenne. Il découvre la violence, la façon dont elle se libère quand une loi, un pouvoir la valident.
Très documenté, le roman de Didier Castino relie les moments de l’Histoire, Octobre 61, décembre 86, 21 avril 2002. Il y aurait d’autres dates encore. Il relie ce qui doit l’être, et c’est exactement cela, l’engagement, le politique. Comprendre comment se construit l’Histoire, notre histoire. Éclairer ses pans obscurs. Refuser de se soumettre, de renoncer, de se taire. Non pas comparer mais relier.
Relier les faits pour résister à la manipulation du pouvoir, qu’il soit politique ou médiatique.
« Tout ce qui s’est passé et qu’on ne savait pas. Tout ce qu’on a cru sans calcul comme nous, et qu’on n’a pas vu venir, manipulateurs masqués, ceux qui ont conçu projets personnels et ambition sur la mort de Malik Oussekine. Ceux qui étaient des nôtres, du moins on le croyait, il suffisait qu’on nous donne raison pour qu’on soit satisfaits, on ne mesurait pas les manœuvres souterraines. On s’est fait avoir. »

Didier Castino n’épargne pas le gouvernement de l’époque, à juste titre, et il montre la façon dont petit à petit les idées de la droite extrême se sont propagées : la fin des années 1980 c’est la montée en puissance du Front National, bientôt on assistera à sa médiatisation. Aujourd’hui on sait ce que ça signifie.
Un jeune homme qui sortait d’un club de jazz, sur lesquels un voltigeur du même âge a défoulé sa rage, la rage de la police. Il n’était pas étudiant, peu importe n’est-ce pas ? Il était maghrébin, peu n’importe pas. Derrière chaque étudiant un « casseur potentiel », derrière chaque Français « différent » (opinions, couleur de peau, sexualité) un homme à abattre.

Le livre se termine sur une liste de noms, une liste de victimes.
« La plupart seront français mais leurs noms, leurs visages, leurs sourires, leurs paroles les rendront étrangers et c’est peut-être pour cela qu’ils seront morts... Ça fait beaucoup de noms, des pages entières, des murs entiers.... Nous on se tiendra silencieux, les yeux grand ouverts devant autant de monde... Des noms qui en appellent d’autres, des noms qui nous appellent, qui nous rappellent à eux. »
Le dernier est Adama Traoré, mort le 19 juillet 2016 à la gendarmerie de Persan dans le Val- d’Oise.
Un roman sobre et nécessaire.

Claudine Galea.

5 mai 2017