Marion Sieli | Des nouvelles d’Hollywood

Trois minutes après le début de la séance, un homme s’assoit à côté de moi et dépose son manteau sur le mien. Je pense qu’il ne l’a pas fait exprès mais ceci (nos deux manteaux) déclenche mes premières divagations. C’est à cause de l’écran que nous fixons ensemble. J’y crois naturellement et rentre le soir en compagnie d’Humphrey Bogart ou de Gary Cooper. Parfois les deux. Ils goûtent volontiers à mon tiramisu. Nous dînons. Je les embrasse (l’un puis l’autre) avant de trouver le sommeil. Parfois, comme dans un cauchemar, les images des moments pénibles me reviennent : je revois Ingrid Bergman monter dans cet avion, renonçant si près du but. Ingrid Bergman me rend insomniaque. Je soigne le mal avec de la musique. Passé minuit, je pousse la porte d’un cabaret d’une rue étroite de Mogador comme si c’était une fumerie d’opium. Là, dans les vapeurs de fumée et d’alcool, m’apparaît Marlene Dietrich en costume sobre et sombre, sans paillettes ni médailles. Il y a de la tristesse dans son regard. Ses chansons redisent la même chose : que les rêves sont faits pour mourir, les serments oubliés et personne ne peut être aimé longtemps. A l’en croire, toutes les femmes sont faites sur le modèle d’Ingrid Bergman : engagée par la Warner Bros pour ne pas faire de plis à l’histoire et monter dans cet avion (ou alors tout juste le droit de murmurer à l’oreille du pianiste le nom de sa chanson préférée). Mais quoi qu’elle dise du destin féminin dans son cabaret de Mogador, Marlene est beaucoup plus entreprenante. Distribuant la clé de son appartement à qui lui tend la main, elle est prête à tout, comme passer la porte des cent-douleurs. Car elle n’est pas au Maroc pour se trouver un sauf-conduit, Marlene a été choisie par Sternberg pour jouer un suicide passenger. En contrepartie, elle a le droit d’embrasser Gary Cooper, qu’elle cèdera d’ailleurs à Ingrid quelques années plus tard, qui dira après le tournage de Pour qui sonne le glas : « Et comme il était beau ! »


Les Hollywoodiennes s’échangent les hommes comme des chemises, en compensation des rôles de sacrifiées qu’on leur fait jouer. Et rien ne les décourage. Morocco et Casablanca parlent des femmes qui n’espèrent jamais au revers de leur col une médaille rouge et or. Marlene est leur porte-parole dans Morocco : « There is a foreign legion of women, too. But we have no uniforms, No flags and no medals when we are brave. »

Ingrid, prêtée par Selznick à la Warner, se laisse sacrifier par l’Histoire sur le tarmac d’un aérodrome. Marlene, abandonnée par Sternberg, s’en va pieds nus dans le désert marocain. Quant à moi, le cinéma me tourne le dos dès que les lumières se rallument. Je pourrais me lever et conquérir la salle. Que vois-je ? Un grand brun aux yeux clairs ? Un dandy dernier cri ? Non. Pas de tiramisu ce soir.

11 avril 2017