Je la revois (la noirceur des hommes)

On m’a demandé de rencontrer des lycéens qui ont lu, ou vont lire, Rails avec leur professeur de français (ça sera en avril). On ressent toujours une part de responsabilité lorsqu’il s’agit d’écrire pour la jeunesse, ou de s’adresser à elle en classe, responsabilité qui modère la fierté, voire la jouissance, d’avoir une œuvre étudiée au lycée.

J’étais un peu surpris, voire inquiet, que Rails ait été choisi pour cet exercice. Il s’agit d’un roman policier dans lequel sont décrits toute une série de crimes, dont l’origine lointaine est une scène de sévices sexuels ayant lieu dans une caserne des forces françaises d’occupation en Allemagne, à Offenbourg, dans les années 80. Je n’avais plus d’exemplaire d’auteur de ce livre, et je m’en suis procuré un, que je vais relire pour les besoins de cette rencontre. Les auteurs ont des idiosyncrasies inavouables : je ne vous dis pas l’effet que ça fait à des lecteurs passionnés lorsque vous ne vous souvenez plus de vos personnages ; il m’est arrivé un jour à l’occasion d’une conversation avec une lectrice, de ne même plus me souvenir du titre d’un de mes livres ce qui cause un embarras d’un snobisme inénarrable.
En feuilletant ce livre, je me rends compte qu’il a paru il y a presque vingt ans, et je me souviens avoir reçu mes exemplaires le jour-même de la naissance de mon fils aîné. Ainsi, les deux souvenirs s’emmêlent, et je me revois à la clinique Saint Vincent de Paul, accompagnant mon épouse prise des premières contractions. Cependant, quelque chose n’allait pas et les sages-femmes l’avaient placée sous monitoring, des conciliabules inquiétants avaient lieu, qui ne présageaient rien de bon. Un petit stylet enregistrait les battements cardiaques de mon enfant (enfin, surtout du sien, à cet instant-là) sur un rouleau de papier millimétré. A un moment donné, le stylet commença à déraper pour finalement sortir de la bande puis quitter tout à fait les repères de l’enregistreur. La mesure donnait zéro : le cœur de mon fils s’était arrêté de battre. Dans les secondes qui suivirent une tornade de sages-femmes entra dans la pièce en criant quelque chose comme « souffrance fœtale », mon épouse fut saisie de tous côtés jetée sur une civière et emportée en moins de deux minutes au bloc pour y subir une césarienne non programmée. Après qu’elle eut été emportée, un infirmier me prit le bras et me dit :

−Asseyez-vous monsieur.
−Non, je préfère rester debout
−Asseyez-vous s’il vous plaît, vous êtes très pâle, vous êtes en train de vous évanouir. Et il me poussa avec insistance.

Je m’affalai sur la chaise visée, en attendant qu’on sauve mon fils et mon épouse. Il n’y eut pas longtemps à attendre : les portes du bloc claquèrent et un chirurgien arriva en courant dans le couloir, en portant un sorte de masse molle et sanguinolente qui s’avéra être un petit garçon. Les sages-femmes le lavèrent et le posèrent sous un grille-pain, allongé à côté d’un bébé de quatre kilogrammes qui était né au même moment et qui commençait sa vie avec une grosse avance pondérale, en comparaison notamment de mon petit garçon, plutôt chétif et jaune à cause d’un phénomène néonatal appelé méconium. Le gros bébé de quatre kilogrammes était par contre tout blanc d’un coté, la circulation sanguine ne s’étant pas rétablie après un accouchement particulièrement ardu, ce qui donnait de grosses inquiétudes à son papa aussi, et à quelques sages-femmes blasées. Ceux qui ont connu ça comprendront ; pour les autres, inutile de les affoler prématurément. Enfin, je donnai à mon fils son premier biberon, qu’il engloutit comme une fusée, et son appétit n’a pas faibli depuis : il prend quasiment deux dîners à la suite, quoi qu’on lui serve. C’était il y a presque vingt ans.
Cependant, mon fils est né le même jour qu’est sorti ce livre, pour lequel je suis invité à rencontrer une classe de première. Les évocations s’entrechoquent dans mon cerveau et je revois aussi Silverberg, un des personnages de Rails, ou plutôt T. le soldat du 614e GCAT d’Offenbourg. Car une partie importante de ce roman policier est basée sur des faits réels.

Il y avait dans cette garnison un jeune garçon homosexuel, qui avait été violé par des soldats. T. s’était enfui de l’unité, il avait déserté, et l’on ne savait pas pourquoi. Plusieurs mois après sa désertion, je l’avais croisé complètement par hasard à Paris, une nuit, dans le quartier du Marais. Les officiers ont obligation d’arrêter sur le champ tout soldat déserteur, ce qui s’avère en pratique peu aisé, particulièrement la nuit dans un quartier chaud. Je n’avais pas su quoi faire, sinon insister pour qu’il rentre à la caserne. Il m’avait alors expliqué, en détail, ce qui lui était arrivé, et pourquoi il avait déserté. Je me suis inspiré de son récit pour la trame de ce roman. Cependant, si l’on peut tout dire dans un roman, les mots se refusent à vous lorsqu’il s’agit de raconter la vérité, dans toute son ignominie, vérité qui peut porter atteinte à la dignité d’un homme. Je lui demandai donc de se rendre et d’aller s’expliquer, suggérant sans en être certain, qu’il ne serait sans doute pas poursuivi pour désertion. Et il me dit qu’en effet, c’était son intention. Je rentrai après ma permission parisienne, à Offenbourg, en Allemagne, par ces trains de nuit qui arrivaient au petit matin le long des quais glacés de la Forêt Noire. Je ne dis rien au Colonel commandant la garnison, gardant ce secret pour moi. Mais à quelques temps de là, le Colonel nous informa que le soldat T. avait été retrouvé, et qu’il allait être réformé. Il sous-entendit l’existence de circonstances particulières, prises en considération par l’armée. Je racontai donc ce que je savais.
Je ne sais plus si je balançai les noms de ceux qui lui avaient fait ça. Peut-être T. avait-il tout raconté, comme il l’avait fait rue Saint-Antoine, quand nous nous étions rencontrés. En tout cas, le soir-même quatre soldats furent arrêtés et conduits dans les cellules, que nous avions près des salles des officiers de permanence ; je pris un plaisir malsain à tourner les verrous sur eux. Quelques jours plus tard, ils furent transférés à la forteresse de Landau et je n’entendis plus parler d’eux. Cruellement, l’armée obligea le soldat T. à revenir à la garnison pour rendre son paquot et signer je ne sais quelles décharges. Il passa trois jours à Offenbourg, et nous fûmes contraints de le loger dans une cellule, à côté de la salle des officiers de permanence, la même cellule où ses tortionnaires avaient été enfermés. C’était tout ce que nous avions trouvé pour le protéger et qu’il ne risque pas de se faire trouer la peau par « les autres ». Il n’était pas question qu’il passe une nuit dans une chambrée, et nous n’avions pas d’autres couchages possibles.
Bien des années plus tard, j’ai transformé ces souvenirs pour écrire Rails, rails qui entraînent le lecteur, comme écrit en 4e de couverture, vers la noirceur des hommes.
Je m’inquiétais il y a quelques semaines que cette histoire de sévices puisse choquer des élèves de première. Mais depuis quelques jours, l’affaire Théo s’étale dans tous les journaux, et particulièrement à la télévision, où l’on débat pour savoir s’il est possible de faire « accidentellement » une blessure de 10cm dans le rectum, avec une matraque. Les temps changent et Rails ne risque donc plus de choquer.

Vincent Fleury - 26 février 2017

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