Fanny Garin | Paul V. et autres fictions

Paul V. rêve, ne se souvient pas des rêves, dans les rêves les chevaux. Marcher longtemps le long couloir, une porte minuscule au loin. Au réel le corps moite de Paul. Se recouvre d’une couche de sueur qui déborde sur le corps endormi près de lui.

Dans les rêves de Paul V. des chevaux, et long, long de marcher au long couloir, puis un homme le soulève et Paul V. voit ses jambes qui traînent derrière lui, n’ont pas l’air de ses jambes. Et l’homme qui le soulève a une tête de brute même si Paul V. ne voit pas le visage. En revanche, Paul V. se voit assommé avec la pression de larges mains étrangères aux aisselles et la vision de ses jambes molles sans os. L’intrus qui n’est pas né de la dernière pluie prend conscience des jambes molles de Paul V. Il tape sur elles avec un petit marteau, étrangement cela fait mal au dos de Paul V. qui crie et voit un cheval gris sombre ruer  : un chien a traversé la photographie d’une rue. Paul V. a la tête par terre et le sabot du cheval aimerait bien égratigner sa joue et la langue de la bête lécher sa joue mordiller, il a de grandes dents le cheval il met à terre Paul qui glisse, lentement, glisse. C’est un toboggan un ponton et la mère est là elle ment en faisant des gestes et Paul V. ne veut pas entendre ce qu’elle dit alors fait semblant de rire, elle est contaminée de son rire et le jette à l’eau. Le corps de Paul V. est étendu sur le ponton avec la mère qui baise sa bouche pour lui donner de l’air et puis elle pleure et ses pleurs sont la mer et l’eau salée de la mer fabrique des petits boutons rouges sur la peau de Paul V. Au réel le corps de Paul V. est moite, il s’accroche à la femme, une fille, qui est là, quelqu’un, c’est un homme qui ne ressemble pas à son père et qui est son père il fait un clin d’œil au reflet d’une vitre marron et c’est Paul V. dans la glace et le père défait sa braguette et son sexe est un pruneau Paul V. rigole puis voit son père baiser une petite femme portant un tailleur rouge, avec son sexe pruneau il se glisse en la femme, et le père dit en se rhabillant elle passait par là elle venait d’acheter une nappe pour mettre par-dessus les tables. Nous irons, là-bas, dîner. Et s’il te plaît, essuie ta bouche. Paul se rend compte qu’il a mangé des raviolis ou spaghettis bolognaises, impossible de savoir et la femme au tailleur rouge essuie très précautionneusement la bouche de Paul V. avec son pouce puis glisse son doigt dans la bouche de Paul V. qui parcourt saveur le pouce avec l’extrémité de sa langue. Il aimerait que la mer le soulève au-dessus des montagnes mais la montagne est morte et Paul V. l’escalade pour embrasser ses trouées, cependant la montagne est morte, son corps est moite, il se réveille, ne se rappelle rien, ne se souvient jamais de ses rêves, il veut voir la mer. Paul V. part vers le Sud avec la fille.




***



Derrière lui, à ses pieds, une fille. La fille, accroupie, regarde les bouts de bois par terre. Elle les voit trembler, les bouts de bois, quand elle remue la tête. Elle aime lui raconter comme cela bouge dans ses yeux, quand elle remue la tête. Et un peu plus vite. Maintenant plus lentement.

Lui, accoudé au rebord de bois gris d’un ponton gris au-dessus d’un lac vert. Puis, arrache les yeux à l’eau pour observer une montagne écorchée, deux trois conglomérats d’arbres sur la roche à vif. Sous les mains encore pâles –elles bruniront ces prochains semaines- la matière lisse du bois gris. Cigarette aux poumons, les poumons vibrent, la montagne frémissante.

Vivement détache les yeux de la montagne pour rejoindre la fille. S’accroupir à ses côtés, observer l’immobilité mouvante des morceaux de bois.

Geste tendre de la main au cou blanc.

Ils rient ensemble de la capacité de la fille à transformer le monde, donner vie aux objets.

*

Paul V. s’éloigne d’un geste vif, besoin brut de regarder à nouveau la montagne. Et l’eau  : s’y perdre, ne plus être que regard sur le lac. Elle, le sent se détacher de son corps à elle en quelques pas rapides. Instinctivement, elle s’enfuit vers les bois, animal jeune fille en fleurs courir. Il a perçu la vivacité de ses pas, il la rejoint précipitamment pour la serrer - très fort- dans ses bras, avalant ses bouche joues larmes. Tous deux pleurent, ivres, heureux de pleurer, ils savent que cet amour passera comme le vent une feuille, empoignent d’autant plus fort la chair de l’autre. Elle oublie la chair de l’autre la sienne, ses pensées se réduisent au pressentiment de l’extinction à venir. Court instant où plus rien n’existe, seulement cela. Elle secoue ses cheveux, voudrait qu’un serpent morde son pied. Morte se souviendrait d’elle à jamais ou fuir, maintenant, maintenant. Il la sent frissonner à l’enveloppe de ses bras, le serpent vient de planter ses crocs dans son talon. Tressaillement. Maintenant elle rit, elle esquisse le geste de ramasser une mèche de ses cheveux, s’arrête en route, le geste de baisser le regard, relever rapidement les yeux humides, sourire.

*

Il marche, il sent ses pieds s’enfoncer dans la terre molle et brune, il a plu cette nuit. Envie brutale d’arracher de ses pieds les chaussures, peau à même le sol, infini de son corps. Accroupi Paul V. défait ses lacets. Et maintenant les orteils s’enfouissent dans la terre. Il renverse la tête en arrière et regarde le ciel, l’aplat du ciel. Respire. Des oiseaux passent, six oiseaux noirs. Incapable d’en lire les présages dans l’innocence du présent, de la perception aiguë de la terre au plat du pied, Paul V. respire. Les oiseaux passent, d’autres oiseaux, à peine plus nombreux.

*

La fille sent l’amour de l’homme s’affermir et s’enraciner. Dans les yeux de Paul V, étendue d’eau - on s’y perdrait- et qui flambe. Ils ont en leurs mains un amour ancestral, précieux, soudé de flammes et déchirures. Elle s’entête à animer sans cesse cette flamme, ne s’en lasse pas. Le moindre écart de regard de l’homme, elle le saisit pour en faire une aventure, pleurer, se tenir le corps. Silencieuse. Ne disant rien de son trouble. Il ne comprend pas, aime ne pas comprendre, il accepte l’énigme. Elle tient, tient quelques heures. Puis revient à la joie. Elle ne le décide pas, cela se fait de soi, quelque chose la fait virevolter. Avaler ce moment, avaler lui. Elle sent qu’il faut être triste mais pas trop. Elle est sa joie elle est folle il aime bien qu’elle soit folle. Elle laisse aller sa parole à la lune aux chevaux et comme cela dévale dans sa langue. Il a libéré les mots noyés de sa tête, elle regarde les insectes, le monde devient métamorphose, elle dit nous sommes dans l’arbre je suis l’arbre un oiseau, et puis elle devient un peu sombre et menaçante. Il ne faut pas être complètement enfant, déhancher son bassin, faire frémir.

Maintenant elle est triste, il en profite pour s’enfuir un peu, regarder l’eau. Elle frémit de voir ses yeux plongés au vert du lac.

*

Toujours le regard plongé dans l’eau sans voir les oiseaux qui frôlent la surface du lac, frottement des ailes à l’eau, éclaboussures. Lui ne voit que l’eau, la fumée de sa cigarette troublant la précision des mouvements de l’eau – épaisseur voilée. Respire bonheur. L’ombre de la fille derrière lui, la joie à la voir hypnotisée aux petites pierres. Les cailloux de son sang elle a dit aujourd’hui, rejetant la tête en arrière dans un éclat de rire convulsif. La joie à l’entendre respirer derrière son dos, la marque de son souffle entre les omoplates, chaleur, buée au corps, légère pression des lèvres. Il pense parfois à Soledad, la désire alors au frémissement de la montagne, sourit de se souvenir si joliment d’elle, ses yeux un lac noir, les robes noires sous lesquelles il se fourrait dévorant ses cuisses sortant de ses jupes, il ne supportait plus chaque jour d’être enfanté par Soledad, il a rêvé de cela cette nuit lui enfant malingre couvert de sang sortant des jupes de Soledad.



***




Une semaine ou deux déjà depuis le départ. Fait de plus en plus chaud sentir le vent ivresse vent aux cheveux les cheveux sur joues chevaux se mélangent, et le rire de rouler, rouler sans savoir où rouler sans s’arrêter.

Aux rares arrêts, le temps se suspend, chaleur dense, appuyée, et chaque geste chaque mouvement se découpe nettement se soupèse.

Et puis l’on repart aux paysages verts et jaunes, se mélangent, puis l’on se repose à l’ombre d’arbres tordus qui dessinent des arabesques aux corps brûlants et l’on se fait dévorer -à l’un et à l’autre-des abricots brûlants, mous de soleil sucre collé aux lèvres. On s’aperçoit de la délimitation des champs cerclés d’arbres, on repart, on veut voir plus loin que les arbres l’ouverture de la mer les horizons et s’évanouir de l’immensité d’une montagne, partir à la recherche d’une autre montagne, plus rouge, plus sensuelle, une montagne dangereuse. On veut rencontrer des bergers, des brigands aux maquis, l’imaginaire sèche à la chaleur, se réduit. On veut mourir sur l’instant, embraser nos corps l’un à l’autre sur d’étranges îles bleues. Autour de ces îles, l’eau est si claire on hurle de joie à vivre en s’y jetant. A rouler se suspendre repartir s’arrêter. Et le goudron trop chaud et les pieds au goudron. Et les peaux des pieds qui s’échappent à trop toucher le goudron, et la peau qui pèle, les petites peaux qu’on s’arrache – l’un l’autre se mordillant les pieds. Et la cigarette que l’on fume. Ivresse. Et ton corps mon corps. Articulant, ton corps mon corps. Et les oiseaux que l’on ne voit pas à se regarder dans les yeux, et le corbeau noir de ton épaule chassé d’un geste et l’eau. S’y baigner. S’y perdre. S’y baigner sans voir les oiseaux qui frôlent la surface. Transis de froid à presque mourir, et trembler. Trembler. Les corps grelottant quand il pleut, une pluie qui lave, lave les crimes. Et rouler encore, toujours la voiture qui se salit au fil des jours, dehors les portières pleines de boue, peintes de miettes marrons, petites touches déjà sèches que l’on peut gratter avec un doigt.

Dans la voiture légers débris de vie. Un paquet de cigarettes, le reste huileux d’un sac de papier, les pieds nus reposent sur l’avant.

roman inédit, extrait


Fanny Garin, née en 1988, écrit de la poésie, du théâtre et des récits. Avec Julia Lepère, elle a créé Territoires Sauriens - attention crocos, une revue de poésie dont vous pouvez trouver la trace ici.

17 février 2017