Nécessité de vivre, nécessité d’écrire avec Patrick Autréaux

La Voix écrite de Patrick Autréaux vient de paraître aux éditions Verdier.

Écrite par Claudine Galea, la pièce Les Invisibles, « une fable sociale grinçante », sera présentée par le collectif 7 de la région Rhône-Alpes à Gare au Théâtre de Vitry-sur-Seine du 28 février au 4 mars.





C’est un livre de nécessité.
Vous me direz, tous les livres devraient l’être.
Les vrais livres le sont, mais j’entends par là que certains sont incontournables dans cette alchimie curieuse qui agrège, chez quelques écrivains, leur vie et leur écriture.
Patrick Autréaux était médecin urgentiste. Un jour, on lui a diagnostiqué un cancer, de la pire espèce. De soignant, il est devenu soigné, avec ce saut dans le vide où la maladie et le traitement vous jettent du jour au lendemain, sans ménagement, sans aménagement.
Une trilogie Dans la vallée des larmes, Soigner, Se survivre, témoigne de ce parcours. D’autres livres ont suivi, dont un roman, un texte pour la danse et le théâtre. Chez Gallimard puis chez Verdier.

Aujourd’hui le livre qui paraît, La Voix écrite, rend compte de cette venue à la littérature. Un homme y a joué un rôle fondamental. Patrick Autréaux ne le nomme pas, je me permets de le faire, J.-B. Pontalis, parce que cet homme fut un immense psychanalyste, un essayiste et un merveilleux écrivain.
Le lire a été, pour moi, une découverte faite il y a une quinzaine d’années avec Ce temps qui ne passe pas, ensuite j’ai savouré chacun de ses livres. Ce que j’y aimais : l’exactitude de la pensée et, en regard, l’économie de la parole. Ainsi que les confins de ces mondes, analyser et écrire, qui se touchent sans s’annuler.
J.-B. Pontalis a établi des passerelles entre ces deux domaines que plus personne n’ignore. Dans les séminaires de psychanalyse, la littérature est convoquée. Dans les livres, la psychanalyse n’est plus révoquée.
Pontalis fut l’éditeur de Patrick Autréaux, et, à ses débuts, son mentor.

L’auteur de La Voix écrite le raconte très finement, avec humour, sans verser dans la vénération, et même en prenant ses distances. Bref, avec l’affection d’un écrivain qui s’est affranchi de son maître, tout en reconnaissant ce qu’il lui doit.
Tissée à cette relation, on en découvre une autre, la relation-narration de la vie même, maladie, guérison, abandon de la médecine pour la littérature, voyages, amour, transformation de l’écriture de survivance en écriture de nécessité, une nécessité littéraire, ce qui fait de vous, dans le temps, un écrivain.
« Être un survivant donne la fâcheuse tendance à se croire investi d’une mission de sauveteur. Ne pas m’arrêter, aller plus loin », écrit Patrick Autréaux et il se souvient de Pontalis lui disant : « Écris mais ne t’enferme pas. »
La Voix écrite est le témoignage de cette mue, de cette transformation d’identité, et des doutes mêmes qu’engendre la littérature lorsqu’elle reste intimement soudée à ce qui l’a fait naître, écrire pour explorer la part sourde, cachée, profonde, la part obscure, secrète de l’humain. Il y a en littérature quelque chose qui non seulement précède mais accompagne les mots, c’est le silence, ce territoire où les mots s’avancent non pour le ravager mais pour en exaucer les vœux.
À la phrase de J.-B. Pontalis « le silence est la condition de la parole », Patrick Autréaux répond : « Le livre est la possibilité de parler en étant silencieux. »

Les écrivains ne sont pas médecins, ni les leurs propres ni ceux des autres, toutefois, combien de livres nous ont aidés à reconnaître ce qui se dérobait, ce qui nous empêchait, la reconnaissance est déjà une forme de guérison alors, oui, en ce sens, je partage ce qu’Autréaux énonce : « Écrire pour soigner de ce que personne ne peut nous guérir. »
Ce livre est doublement juste, renversant le point de vue, la filiation des domaines, des genres et des générations, faufilant amitié, réflexion, travail sur soi en direction des autres, passation. C’est sans fin. C’est un héritage du passé et pour l’avenir.

Claudine Galea.

3 février 2017