Quelques-uns vont à la ligne (De la jeunesse, selon Philippe Beck)

C’est de la disparition des choses ou de leur perte que naît l’intérêt qu’on leur porte. Ainsi en va-t-il de la biodiversité comme de la jeunesse, il faut que les animaux disparaissent pour qu’on leur prête le privilège de souffrir, il faut que les rides marquent le visage de l’être humain pour qu’il se prenne à réfléchir sur cet avant qu’on nomme jeunesse. Mais la jeunesse ne se limite pas à l’âge, comment le pourrait-elle dès lors qu’elle devient l’objet de méditation de celui qui l’a perdue ? La jeunesse a une positivité pour quiconque, et ce indépendamment de son âge. Qu’est-elle alors ? Une force, une puissance, une disponibilité, une aptitude, un pied de nez, une pirouette ? Philippe Beck s’attaque à la question dans un livre qui s’intitule Iduna et Braga, de la jeunesse, il joue avec. Avec les lettres de l’alphabet notamment, lesquelles s’empilent les unes sur les autres pour livrer accès à celle par laquelle commencent les mots « jeu », « jeune » mais aussi « chercherie », sortes de bizarreries dont la langue de Beck fourmille, quitte à sonner parfois étrangement en raison de tours ou manières empruntées, déplacées, inventées. Beaucoup d’images, d’à-coups, de rythme, c’est que le rythme compte - et raconte.

La forme de ce livre ne se donne pas clairement au sens. Trois chapitres, de tailles inégales, se succèdent pour céder la place à une Suite placée sous les auspices de Novalis (Ne dit-il pas des adultes qu’ils sont les plus jeunes ?). A mes yeux le chapitre trois fonctionne comme un livre dans le livre. Son pari consisterait à former un discours poétique sur la jeunesse en empruntant autant d’entrées qu’en proposent les lettres de l’alphabet menant au « J », soit 10, autant que les doigts des mains. La jeunesse n’est pas un concept, elle serait plutôt une rivière dont le poète tamise le fond. Jeune nous le devenons, nous le redevenons. Non pas qu’on imite un état antérieur, mais par la grâce du recommencement qu’octroie l’acte créateur, on se refait, on fait l’expérience selon laquelle le temps présent tout en étant synthèse, rappel, est découverte et invention.

Une des singularités de la réflexion de Beck consiste à mettre l’accent sur l’ « équipement » dont le jeune se pare. Le jeune s’équipe, il se prépare. Nombre d’écrivains, sans renier l’héritage dont ils sont les bénéficiaires, font silence sur ce processus d’appropriation qu’on appelle familièrement « bagage ». Philippe Beck adoube le passé, c’est que cette histoire marche aussi à l’envers, on ne peut raisonnablement pas être adoubé sans adouber soi-même les maîtres anciens. Tradition et fraîcheur, répétition et frémissement. « La tradition fait oublier la force de l’oubli. » écrit-il, mais il n’en reste pas moins que celle-ci travaille dans l’obscur. Et pousse dehors.

Pour Beck, on lui pardonnera, l’aventure est poétique (Agamben soutenait la même chose autrement dans un livre au nom aventureux). Il s’agit de prêter l’oreille, de s’informer, de se laisser enseigner par le discours, les livres : « Le sérieux du poème apparait si le corps entendeur sait que le discours balancé est un équipement : le lieu d’une équipée sur la ligne de crête entre le son et le sens par l’exacte condensation de forces ou l’imagination technique. » Doit-on en déduire que le jeune ne promet que dans la mesure où il aspire à ne plus l’être, entendu que de ce désir dépendra sa capacité à le redevenir plus tard, en vertu de cet équipement qu’il aura collecté. Je sais gré à Philippe Beck d’avoir consacré à l’entrée de la lettre « F » la notion de « Refus ». Selon l’auteur, « la jeunesse caractérise une poétique du refus ». Précisions : ce n’est pas « l’intensité refusante » qui est glorifiée pour elle-même, mais son geste : elle coupe, elle fait rupture : « Quelques-uns vont à la ligne. » Et d’ajouter : « La coupe contient une version du refus pour avancer. » C’est l’albatros de Baudelaire : « Il bat de ses ailes-béquilles. » On comprend qu’il faille du temps pour progresser. Le génie poétique selon Beck n’est pas fulgurant, il n’est pas d’essence rimbaldienne, même si ce dernier était très bien équipé. La poétique de Beck s’inscrit dans une tradition, une histoire. Elle réclame du temps, elle veut durer. Résistance et insistance vont ici de pair, le temps est une matière où forer, la mer aussi, où naviguer. Il y a tout un imaginaire héroïque dans ce livre, un clin d’œil au passé des écrivains marins et aventuriers. Ulysse n’est pas très loin, Homère non plus, si par odyssée on veut bien désigner ce mélange inséparable d’aventure et de récit.

Levons une ambiguité. Philippe Beck ne pense pas la jeunesse, il pense de la jeunesse, pas seulement au sens où sa pensée en proviendrait mais également au sens où la jeunesse n’est pas un tout, elle n’est ni une essence ni un idéal. Il y a de la jeunesse, comme de la nature, c’est-à-dire qu’il y a une énergie ou un faire propres à la jeunesse mais qui ne s’identifient pas à elle. Notons qu’il s’agit d’un faire collectif où la personne, l’individu, s’il est nommé, ne peut l’être que dans l’après-coup. Le faire propre à la jeunesse est un faire collectif au sein duquel l’individu se dissout, ou plutôt ne se constitue qu’à condition de se dissoudre, de franchir ses limites, de verser dans l’autre et réciproquement. Faire inchoatif, sans cesse repris, renouvelé, effacé, augmenté, qui finit par dessiner une zone en devenir, un territoire mouvant, un espace, un domaine où il y aurait à faire, où l’on est comme requis, appelé. Beck dit du jeune qu’il est un « héros infatigué », toujours à reprendre le métier de vivre et d’écrire, quoi qu’il en coûte. A ce titre la disposition infatigable du jeune n’aurait d’équivalent que la fatigue qui lui tombe dessus pour le précipiter dans le sommeil. Quoi qu’il en soit « l’âme jeune invente un système de notation », et c’est là où réside le fait poétique. Semences certes, mais semences raisonnées. Ce que la tradition nomme contemplation ne se sépare pas de l’action, les deux composant les deux faces d’une même pièce ou les deux battements d’un seul rythme. Inspir-expir, intime-extime.

Difficile de nier qu’un certain hermétisme enveloppe l’œuvre de Beck, dût-elle, comme c’est le cas ici, prendre la forme d’un essai. La lecture est une navigation ou une nage, et force est de reconnaître que chaque bain est une épreuve ou un défi. Ceci étant dit, au moment de clore son livre, l’auteur délivre un message aux allures de mise en garde : si l’on veut bien le comprendre, il nous incombe de vivre l’effet ou l’efficace de la lecture ou de l’écriture poétiques comme une forme de désillusion. L’ordre du monde comme celui de la prose véhiculerait une menace dont pourrait nous préserver la poésie, à condition de ne pas la confondre avec un Dieu ou une solution. En d’autres termes : la jeunesse pourrait être le nom d’un nouveau leurre. Et pourquoi convoquer le fantôme du nazisme au moment de refermer ce livre, si ce n’est pour réveiller chez le lecteur les forces du refus, le courage de dire « non » aux murs qui se dressent, aux portes qui se ferment. « Le travail jeune, le métier de se préparer affecté, est l’aventure du Oui dans le Non. » Savoir ce qu’on veut et ce qu’on ne veut pas, tenter de le dire, trancher.

Pascal Gibourg - 29 janvier 2017