Emmanuel Ruben | Maroc hivernal (4)

Mirage atlantique



« Mais nous avons appris, loin de Paris, qu’une lumière est dans notre dos, qu’il nous faut nous retourner en rejetant nos liens pour la regarder bien en face et que notre tâche avant de mourir est de chercher, à travers les mots, à la nommer. » Albert Camus



D’El-Jadida nous n’aurons d’abord eu que la soif et l’illusion ; c’est en marchant sur la plage, dans la rumeur de l’océan, que nous avons vu se débrumer son mirage au-dessus des dunes de sable ; une ville avançait, reculait, se dressait là-bas, à l’horizon, haute et corsetée dans ses remparts ; on distinguait même des minarets, des coupoles, des palmiers, les trouées des porches, des fenêtres et des créneaux ; des purs-sangs galopaient vers nous, les cavaliers en djellabas n’étaient pas armés de sabres et de fusils comme dans ces fantasias que peignit Delacroix mais pour un peu on se serait crus revenus en plein moyen-âge, au bout de ce désert miniature, et comme aucun point noir n’était mentionné sur la carte entre Haouzia et El-Jadida, nous étions certains que c’était bien l’ancienne Mazagan, là-bas, ce vibrato infini de lignes fauves...

(un instant je pense à ces gaillards qui prenaient la mer au beau milieu du quinzième siècle – sur toute la côte ils ont bâti ces villes forteresses, ces kasbah de pisé bardées de canons qui toisent l’horizon ; ils ont fait de ce Maroc atlantique un prolongement du Portugal)

Des indices pourtant, auraient dû nous mettre la puce à l’oreille : ces lignes étaient trop mesurées, ces formes trop parfaites, cette cité trop idéale, et, les couleurs criardes, les menues discordances de la vie manquaient, comme souvent, dans les utopies de papier mâché ; quant à cette jeune fille blonde qui chevauchait aux côtés des autochtones, et cravachait son pur-sang, n’était-elle pas la fée morgane dont on sait qu’il lui suffit d’un coup de baguette pour faire surgir des châteaux de sable ?

Et c’est alors que nous avons vu le gazon du golf, les jets d’eau, les piscines, les pelouses impeccables sur lesquelles se grave, à l’attention des hélicos ou des jets privés, les lettres MAZAGAN : les forteresses de notre époque, entièrement dédiées au roi tourisme lequel a su abolir tout désir d’ailleurs, ne sont pas toujours indiquées sur les cartes ; le luxe a besoin, comme autrefois la guerre, de se parer de mystère et de s’entourer de blanc – hic sunt leones, ici toi qui marches au hasard tu ne mettras pas les pieds – un mirador et des vigiles, d’ailleurs, en gardent l’entrée. Et l’on n’a aucune envie de s’attarder dans ce palais des glaces façon mille-et-une-nuits – alors on se barre dare-dare.

Ce n’est que le lendemain que nous la découvririons, El-Jadida, la vraie, lorsqu’un bus bondé nous déposerait dans ses faubourgs populeux, à la recherche d’un petit hôtel miteux. Puis, il faut s’entasser à l’arrière d’une Mercedes antique, le chauffeur en djellaba grimpe à bord comme on monte un chameau, traverse la ville à toutes berzingues, le pied à l’étrier – impulsif, intuitif, attendant toujours le dernier moment pour freiner, mais évitant les à-coups, les saccades, les cris d’essieux, tenant la cylindrée par la bride et, sous les pneus et les suspensions usées, les dos d’âne s’amollissent comme des dunes – on entend les mains rugueuses courir sur le volant, se saisir du levier de vitesse comme d’une cravache,

à travers la vitre on voit

les gamins qui jouent au foot pieds-nus

sur un terrain vague
en bordure de mer

les ânes piétinent sous leur chargement de rouleaux de PQ, de bouteilles d’eau,

des types mangent des sardines sur la jetée, balancent les arêtes aux mouettes, aux chats errants

on sent l’odeur de friture qui règne autour du port

on entend le bruit du vent qui caresse la tôle et la soulève

la vie – la vraie – fait la ronde autour des remparts

car ici, toute trace de vie a été repoussée hors des murs. Et pour cause : la médina made in unesco ne tolère plus ni le bruit ni l’odeur. Cherchez les pelures d’orange, cherchez les figues de barbarie écrabouillées, cherchez l’éclat des grenades et la puanteur des poulaillers, cherchez les brochettes de foie qu’on fait griller soi-même, cherchez les carcasses de moutons qui pendent à leur crochet, cherchez les têtes de chameau qui serrent encore les dents, tirent la langue et paraissent vous fixer des yeux quand vous passez : tout a disparu, il ne reste que de quoi faire le bonheur des touristes – sacoches et babouches par milliers, cartes postales, soieries, foulards, plats à tajine et couscoussier, toute cette bimbeloterie standardisée du trafic global

Pénétrant la première fois l’ancienne Mazagan, nous n’avons pas vu l’église des Français, pourtant postée à l’entrée même de la vieille ville, tant nous sommes habitués à ces clochers trapus et mornes, dont la pierre nue ne se rehausse ni de chaux vive ni de peinture. Quant à celle des Espagnols, l’Iglesia, elle est aujourd’hui un hôtel de luxe où l’on ne vous accueille même pas, on sait qu’avec vos gueules barbouillées de routards et vos gros sacs à dos, peu de chance de vous taxer 1500 dirhams la nuit.

Pas ou plus d’église pour le Portugal qui est passé par là et qui n’a laissé que le souvenir d’une citerne abandonnée (redécouverte par hasard, en 1915, nous dit notre guide) et sur les murs, gravés encore, le nom de rues – Rua da Nazareth – ainsi que quelques azulejos, ici ou là, lézardés sur le linteau d’une porte mauresque – au-dessus court la calligraphie cursive de quelques mots d’arabe, indéchiffrables.

Pas ou plus d’église pour le Portugal mais une synagogue, ou plutôt ce qu’il en reste. Elle n’a plus de toit, ses fenêtres sont murées. Le lâcher de volutes rococo de sa façade ocre s’élève dans les nuées, semble défier les vagues qui déferlent de l’océan et se fracassent en contrebas, brisées par les digues. Seul indice de sa fonction révolue, une croix de David surmontée d’un croissant – relique de cette conviviencia médiévale,

lorsque Juifs et Musulmans vivaient mélangés.

Le soir, au hammam, les langues se délient, on me parle de cette époque partagée.
un petit homme barbichu m’accueille en passant le balais – quand je franchis le vestiaire, on entend retentir le chant du muezzin, il étale alors un carton sur le sol de marbre, déroule un tapis, se tourne vers la Mecque et s’agenouille en marmonnant sa prière

les rares mots d’arabe que je connais, chouia, chouia, me sauvent la peau : c’est ce que je dis au type énorme qui se propose de me frotter le dos et de me masser, pour signifier que je ne tiens pas à me faire briser l’échine contre le marbre ruisselant de sueur et de savon mêlés ; après le massage, mes os ont craqué, la glace est brisée, la conversation peut commencer :

« ici c’était le hammam des Juifs, le plus vieux de la ville mais les Juifs sont partis après l’indépendance, pour peupler la Palestine » et la phrase est dite sans amertume, une pointe de moquerie seulement, comme pour insinuer que les voilà bien lotis, quand on pense à l’accueil fait là-bas aux Juifs marocains dans les années soixante, à leur relégation sur un territoire barbelé, semé d’embûches, grand comme un mouchoir de poche et menacé de destruction.

Le lendemain, le vent se lève et quand vient la pluie violente, il n’y a plus de couleurs, dans la vieille ville, pour égayer la boue, qui dévale tristement les ruelles défoncées.

La journée sera la plus longue du voyage, à patauger dans la saleté des souks.

Alors on attendra le surlendemain pour grimper sur les remparts et faire le tour de la ville

Ici le four tapi dans la pierre ouvre sur le port et sa cheminée fume au-dessus de l’océan

Là-bas le navire échoué de la synagogue se perd encore dans la brume tandis que le minaret de la mosquée rayonne comme un phare

Il faudra le dessiner, ce minaret, sous toutes ses facettes – elles sont cinq et lui donnent cet air de guingois, dégingandé

Avant de partir on jettera un dernier coup d’œil au cimetière juif qui s’étale en bord de mer – depuis les remparts on distingue les alignements de tombes nues et grises qui semblent attendre la caresse des vagues. Et s’il y avait là-bas les squelettes de tes cousins ?

Mais qu’importe, ils sont peut-être un peu partout tes cousins, sur cette terre d’Afrique – you look a little arabian, vous avez les traits un peu berbères, te dit-on comme ailleurs, sur d’autres continents, on disait tatar, turc, araucan – il n’y a que dans les pays du Nord que tu n’as jamais la gueule qui convient, d’où peut-être une attirance morbide pour ce pôle de neige et d’ombre qui s’accorde à ton gel intérieur

Il est temps d’ailleurs de rentrer, de repartir vers le nord. Avec un seul regret : nous n’avons pas vu les montagnes. Nous avons pourtant senti leur présence, dans la nuit gelée de l’hiver marocain, quand il fallait se réchauffer les doigts dans une poignée de fèves au cumin.

Et l’on s’en ira avec la certitude de revenir – le Maroc n’aura été qu’un avant-goût de l’Afrique ancestrale – une halte fugitive sur le chemin du désert ; on reviendra, oui, avec un visa pour l’Algérie, sur les pas de ces Berbères qui sont les Tatars du Maghreb...

12 mai 2016