Pierre Senges (variations)

À propos de Achab (Séquelles), lire la présentation chez Verticales ; cet extrait sur Faire(800)signes ; cette note de lecture de Alain Nicolas dans l’Humanité.

Laurent Demanze est chercheur à l’ENS de Lyon. Il travaille sur la littérature contemporaine à laquelle il a consacré deux essais publiés chez Corti, Encres orphelines : Pierre Bergounioux, Gérard Macé, Pierre Michon et Gérard Macé : L’invention de la mémoire. Depuis quelques années il s’intéresse aux marques de la pensée dans la littérature, aux réappropriations des savoirs et à l’émergence d’une forme au XXe siècle, la fiction encyclopédique.
Voir notamment son récent (et splendide) Les fictions encyclopédiques. De Gustave Flaubert à Pierre Senges (éditions Corti).


Pierre Senges (variations)




Lire un texte de Pierre Senges, c’est ouvrir un coffre aux merveilles : foisonnant, prodigieux et ahurissant, il y a là toujours le sentiment d’être comblé par une grande générosité, une grande prodigalité aussi, de fictions et de réflexions, de singularités et d’éclats de rire. Le dernier récit, Achab (séquelles), ne fait pas exception à ce sentiment d’être comblé de présents : myriade de personnages, multiplication de situations narratives cocasses, pensées à foison. Mais cette fiction encyclopédique explore cette fois les devenirs d’un mythe littéraire hors de la littérature, et ce que devient un personnage de roman au contact de Broadway et d’Hollywood [1].


L’œuvre : préquelle et séquelles

Pour mieux comprendre Achab(séquelles), on pourrait dans un premier geste le rapprocher des précédents pour y déceler la cohérence d’une œuvre, la continuité de thèmes ou la permanence des formes. Faisons-le un instant, sans trop appuyer : ce qui frappe à la lecture d’Achab, c’est évidemment qu’il s’agit d’un texte, qui prend appui sur un roman cardinal dans l’imaginaire littéraire, en somme un texte second ou de seconde main, qui ne dissimule pas le travail d’intertextualité, redoublé voire multiplié, car il n’est pas seulement question du roman de Melville, mais aussi de Shakespeare, Cervantès et du baron de Münchhausen entre autres. Tel était déjà le cas auparavant dans des textes qui faufilaient les œuvres originales de Shakespeare dans Sort l’assassin, entre le spectre  ; de Kafka dans Études de silhouettes  ; de Lichtenberg dans Fragments de Lichtenberg , sans compter les textes qui détournent la Bible, la figure d’Antonio de Guevara ou encore les philologues de tous poils. Il y a là somme toute un geste tout ensemble orgueilleux et modeste : orgueilleux, car il ne s’agit rien de moins que de mettre ses pas à la suite de ceux de Melville ; modeste, puisque comme Pierre Michon il refuse d’inventer de nouveaux êtres, mais compose à partir de figures fortement présentes dans notre imaginaire, prolonge des textes existants, par modulations, collages et confrontations. Hommage sans doute, mais aussi détournement : et si Pierre Senges est réticent envers l’imagination conçue comme création d’un univers, son œuvre est tout entière réinvention. C’est sans doute ainsi qu’une mémoire et un imaginaire vivent et survivent, par métamorphoses, hybridations, reprises, détournements, parodies etc.

Des textes antérieurs à Achab (séquelles), le lecteur retrouvera ainsi une poétique désormais familière : un art de la liste qui conduit au vertige selon Umberto Eco, mais surtout au rire devant la démesure saugrenue des rapprochements sollicités ; un morcellement du texte qui fonctionne par brèves séquences autonomes, permettant rapprochements, confrontations, et une construction non pas syntagmatique du texte, comme un récit continu même si une ligne ou des lignes narratives s’entrelacent, mais plutôt paradigmatique, et invite à toutes les substitutions ; une fascination pour le théâtre et les rôles d’emprunt, qui dissimulent mal l’imposture de chacun d’entre nous, comme si l’on accédait à une fonction ou une profession, un sentiment ou une allure, à force de les contrefaire et de pousser l’imitation jusqu’à y croire soi-même ; un amour des figures animales que l’on voyait déjà dans Zoophile contant fleurette ou Les aventures de Percival : un conte phylogénétique. On en oublie d’autres, même s’il faut mentionner l’art des tables des matières qui sont à elles seules une lecture de choix ou une écriture virevoltante qui demande du lecteur une grande agilité pour suivre contorsions et digressions ; et surtout une drôlerie de tous les instants.


Parenthèses, esquisses et variations

Ce qui frappe pourtant dès le titre de ce texte, c’est la place de la parenthèse : on attend une étude stylistique d’ampleur qui mettrait en honneur les usages contemporains de la parenthèse, et de son cousin le tiret. Bien des écrivains pratiquent en effet la phrase longue, de Laurent Mauvignier à Mathias Enard, mais peu lui donnent cette puissance prestidigitatrice sur le réel, sinon Éric Chevillard et Pierre Senges [2]. La phrase longue, avec ses incises, sa puissance oratoire, sa teneur énonciative souvent appuyée est la plupart du temps un art de l’affirmation, même si elle tourne autour de son objet pour le saisir par touches délicates. Celle de Pierre Senges est au contraire une célébration de l’hypothèses : la phrase ne progresse pas par ampleur accumulée, comme une vague ou une houle qui grossit pour emporter le lecteur, mais par saisies kaléidoscopiques, par bifurcations et tentatives. Ce qu’elle dessine, elle le gomme et le modifie dans le même geste, et comme le prestidigitateur, elle fait apparaître et disparaître presque dans le même geste.

La phrase longue de Pierre Senges se déploie ainsi volontiers au gré de parenthèses et de tirets, et de parenthèses dans des parenthèses. Ce n’est pas seulement une préférence stylistique mais bien une poétique à l’œuvre, car la parenthèse chez lui ne fonctionne pas comme un surcroît d’informations secondaires, mais comme un déplacement de la ligne principale, un décalage ou une modulation : il faut l’entendre comme en musique, même si cette comparaison avec la musique est souvent artificielle, comme une reprise en mineur, une variation sur un motif. Dès lors la parenthèse n’assure pas la véracité du motif, mais le fait trembler comme une esquisse ajoutée au dessin en ligne clair : à force d’ajouts, de corrections, la ligne se brouille moins qu’elle se pluralise.

Tel est déjà ce que l’on entend dès le titre : Achab (séquelles). Évoquer le capitaine du Pequod, c’est solliciter d’emblée quelques traits constitutifs : la fascination frottée de folie pour la baleine, la jambe de bois, la teneur shakespearienne de ses discours et jusqu’à sa mort dramatique qui clôt le roman de Melville. Mais que suscite l’ajout de cette parenthèse : avec la polysémie du mot séquelles qui hésite entre la suite et la blessure résiduelle, la parenthèse propose la possibilité d’une survie du personnage, mais d’une survie transformée ou altérée. Dès le titre, Pierre Senges convoque ainsi une silhouette pour la transformer ou l’altérer dans une parenthèse, mais comme c’est une silhouette que sa mort définit fortement, imaginer la suite c’est problématiser cette silhouette, mettre en question le personnage : la parenthèse indique ainsi, non seulement un prolongement narratif, une altération mais aussi une interrogation sur ce qui constitue le personnage. Ici la parenthèse vient sans doute ajouter une information – survie, prolongement –, mais cet ajout retranche ou soustrait une des caractéristiques essentielles du personnage : la parenthèse vient dès lors interroger ce qui constitue le personnage et demande ce qui reste d’Achab quand un de ses traits définitoires est absent.

Cet art de la phrase longue va ainsi de pair avec une poétique de l’esquisse et de la variation : et le plaisir de la lecture d’un livre de Pierre Senges ne provient pas tant de la tension narrative, d’une appréhension des événements, mais de la plasticité des motifs que l’écrivain convoque et avec lesquels il nous surprend sans tout à fait les rendre méconnaissables. C’est par cette alliance du connu et du surprenant, de la familiarité et de l’étrangement que le lecteur est ravi : plaisir des retrouvailles, mais aussi joie du déplacement des représentations et souvent jubilation au terme de ces métamorphoses de retrouver malgré tout quelque chose de la figure initiale. Et c’est toute l’élégance de Pierre Senges de pouvoir naviguer entre ces deux récifs : la reconnaissance d’une silhouette monolithique et l’ignorance du motif ou du personnage méconnaissables à force de modifications. Il faut avoir sa délicatesse pour savoir doser comme il le fait minutieusement à quel moment le personnage, à force de colifichets, cothurnes, masques et postiches n’est plus lui, et pouvoir s’arrêter juste avant.

Cette poétique dont la parenthèse est un des emblèmes s’étend de fait à la genèse comme à la structure de ses textes. La structure d’abord : chaque texte fonctionne comme je le disais par brèves séquences qui sont autant de modulations d’un motif ou d’un thème. On se souvient des délicieuses variations autour de la gibbosité de Lichtenberg dans Fragments de Lichtenberg  : le thème est ainsi décliné ou pour reprendre un terme beckettien épuisé à force d’être repris et modulé. La gibbosité est tour à tour un ornement, une méfiance envers la linéarité, une déformation due à la lecture en fauteuil, un art de la digression, la reprise de la tradition du bossu, un art de l’esquive, etc. Achab (séquelles) est tout entier construit selon cet art de la variation des thèmes, ici la gibbosité a laissé place à la jambe de bois, mais aussi dans un jeu de modifications médiatiques : de la littérature au théâtre, puis au Music-Hall et au cinéma, j’y reviendrai. La genèse ensuite : Pierre Senges en a touché un mot à plusieurs reprises, d’abord dans un petit texte dans la Nrf où il faisait l’éloge de l’exercice, ou plutôt de l’exercitation [3], et dans un texte récent qui revenait sur l’élaboration de ses livres dans une perspective génétique. Il décrit son écriture comme une « variation autour d’un thème » [4]. Dès lors, l’écriture s’invente moins comme la description d’une réalité, même feinte, que comme l’expérimentation d’une plasticité : « L’ébauche est pour un auteur un état de grâce où toute fantaisie est encore possible, où l’échec programmé du roman se noie dans ces possibles, et où l’auteur comme le texte profitent de leur impunité de brouillon. Il est difficile de renoncer à cette étape, comme il est difficile de renoncer aux nombreuses versions possibles d’un récit – elles semblent bénéficier les unes des autres. » [5] Une telle conception brouille les définitions de l’œuvre ou en propose une version moderne : l’œuvre n’est pas un état achevé dont les brouillons seraient les étapes, elle est plutôt le catalogue ou la somme d’un ensemble de possibles, une myriade d’ébauches. Le livre ne cesse en somme de proposer ce que le livre aurait pu être, une exploration de ses hypothèses et une exploration au conditionnel de ce qu’il aurait pu être. On reconnaît là un des traits de la modernité qui valorise l’esquisse contre l’achevé, ou pour mieux dire qui inachève l’œuvre. Cet inachèvement n’est plus perçu comme défaut ou manque, elle est au contraire ouverture et infinitude de l’œuvre. Mais là où cette pensée positive de l’infinitude l’œuvre est véritablement jubilatoire, c’est qu’elle entraîne avec elle chez Pierre Senges toute la bibliothèque universelle pour mieux la remettre en mouvement : Cervantès, Shakespeare, Melville, Lichtenberg, Antonio de Guevara etc.


Le personnage à travers les arts

Ce qui est saisissant et véritablement passionnant dans Achab (séquelles), et là où Pierre Senges propose un tour de vis supplémentaire, c’est qu’il donne à lire cet art de la variation en prenant en écharpe les grands arts du XXe siècle : Music-Hall et cinéma. En effet, l’une des idées centrales du livre, c’est d’imaginer comment Achab après avoir survécu à la baleine, après avoir tenté d’oublier l’océan, la chasse au cachalot et le colossal fantôme blanc qui le hante, après en un mot avoir tenté de refaire sa vie décide à rebours de monnayer les mésaventures vécues et de vendre son histoire au plus offrant : c’est-à-dire au XXe siècle, au Music-Hall et au cinéma. Aux pérégrinations maritimes d’Achab dans le roman de Melville succède donc, comme l’a bien montré Tiphaine Samoyault [6], le parcours terrestre du capitaine de Broadway à Hollywood. La chasse pour rien à la baleine se transforme en élan économique, tout aussi peu couronné de succès par ailleurs : le succès et la reconnaissance, c’est un peu le Moby Dick des artistes, voire de chacun, ce qui nous met en mouvement, mais nous fait couler à pic, pour de bon parfois.

Achab (séquelles) offre ici un morceau de cinéphilie réjouissante, car il faut imaginer Achab allant de réalisateur en producteur pour vendre son histoire et faire fructifier sa chasse à la baleine blanche en scénario pour Hollywwod. Le lecteur rencontrera alors tour à tour : Billy Wilder, Josef von Sternberg, Erich von Stroheim, Orson Welles, mais aussi Mae West et Buster Keaton entre autres. Et tour à tour, le récit d’Achab sera transfiguré, avec un mélange de désinvolture malicieuse et d’incompréhension opportuniste : il deviendra péplum, comédie du remariage, drame shakespearien et dégringolade à la Francis Scott Fitzgerald. Pierre Senges confronte drôlatiquement le récit des mésaventures d’Achab et ce qu’en feront les réalisateurs selon leurs contraintes économiques et leurs logiques artistiques spécifiques. La même histoire se décline infiniment selon les réalisateurs et les acteurs, dans une réécriture permanente entre logique du malentendu et comique de répétition. L’adaptation vire à l’inadaptation, et l’auteur s’amuse avec drôlerie de la façon qu’ont les réalisateurs de mésinterpréter ce récit de chasse à la baleine pour le transfigurer ou le défigurer. Pierre Senges montre la résistance de la littérature à l’industrie cinématographique en choisissant précisément un roman particulièrement délicat à porter à l’écran : le roman de Melville est un récit de l’attente, une narration truffée de considérations cétologiques, où il se passe très peu, puisque c’est essentiellement une aventure mentale. À l’heure où la littérature s’aventure volontiers hors du livre [7], en se rapprochant de la performance, Achab (séquelles) creuse avec humour le dissensus artistique, les malentendus que produisent avec jubilation les rencontres ou les confrontations artistiques : la littérature sort du livre, mais par un tour de vis supplémentaire on peut écrire avec ironie sur cette tentative pleine de malentendus et mésinterprétations de s’affranchir du livre pour devenir chants et danses, films et claquettes.

Mais en déclinant tour à tour ces « belles infidèles » cinématographiques de Billy Wilder, Orson Welles ou Erich von Stroheim, Pierre Senges envisage des Achab possibles, et rêve à ce que seraient ses mésaventures en déplaçant les formes artsitiques, en décalant les contextes, en brouillant la ligne narrative. En somme, le mouvement même de variation n’est plus seulement interne à une œuvre –les livres de Pierre Senges–, ou à la bibliothèque –les reprises intertextuelles–, mais comme la logique même du devenir médiatique des œuvres. Pierre Senges passe alors d’une pensée de la variation restreinte à une extension du domaine de la variation : c’est toute la vie des formes, voire la vie de l’esprit qui épouse ce mouvement-là. Ce mouvement impersonnel dépasse les auteurs, traverse les arts et voyage à travers le temps et l’espace : le personnage, c’est peut-être précisément, cette capacité à catalyser ou cristalliser ce mouvement de variation. Ce qui est véritablement passionnant, c’est que Pierre Senges fait de ce mouvement de variation et reprise la ligne essentielle de son récit : comme si la narration prenait en charge la pensée même de l’œuvre comme variation ouverte.

Et Pierre Senges interroge par là ce qu’est un personnage à travers tant de métamorphoses, dans quelle mesure sa plasticité résiste aux bouleversements qui le changent et l’altèrent. C’est peut-être ça un personnage, pour pasticher une formule connue, ce qui reste quand tout est bouleversé : les métamorphoses qui font d’Achab un liftier, un acteur de Shakespeare, un scénariste incompris, souffleur, régisseur, dans le rôle d’Ophélie, confesseur etc., comme autant de réincarnations dans une métempsycose déréglée, ces métamorphoses fonctionnent moins comme dénaturation que comme révélation du personnage. Tout se passe comme si l’on saisissait enfin ce qu’est un personnage, non pas en résumant quelques traits qui le définissent –sort dramatique, hantise de la baleine, tirades shakespeariennes… –, mais en explorant ce qu’il aurait fait, ce qu’il serait devenu dans d’autres situations : en d’autres temps, d’autres lieux, d’autres arts [8]. Et Pierre Senges pousse joyeusement à la limite cette exploration, comme il l’avait avec le narrateur de Veuves au maquillage, dépecé minutieusement, parcelle après parcelle.


Lisez donc Achab (séquelles), dans le vertige d’une langue généreuse, foisonnante et sans cesse surprenante : c’est donc bien un cabinet de curiosités bien sûr, mais aussi, sans trop appuyer, comme en passant, une réflexion passionnante sur les devenirs de la littérature à l’heure du cinéma et des arts de la performance.



Laurent Demanze

ENS de Lyon

Guénaël Boutouillet - 29 septembre 2015

[1Je me permets de renvoyer à un essai où je réinscrivais l’œuvre de Pierre Senges dans une généalogie flaubertienne, en en faisant un héritier de Bouvard et Pécuchet : Laurent Demanze, Les Fictions encyclopédiques, de Gustave Flaubert à Pierre Senges, Paris, José Corti, 2015.

[2Voir Christelle Reggiani, « Démolir la phrase ? L’art de la prose d’Éric Chevillard », communication au colloque Éric Chevillard, université Stendhal-Grenoble III (26-27 mars 2013), à paraître.

[3Pierre Senges, « Un exercice de style un peu vain », La Nouvelle Revue française, Octobre 2009, n° 591.

[4Pierre Senges, « Des ébauches prises sur le fait », Littérature, n°178, 2015, p. 128.

[5Ibid., p. 127-128.

[6Tiphaine Samoyault, « Pour saluer (de nouveau) Melville », La Quinzaine littéraire, septembre 2015, n°1134.

[7Je pense ici bien sûr au dossier très réussi d’Olivia Rosenthal et Lionel Ruffel, « La littérature exposée. Les écritures contemporaines hors du livre », Littérature, 2010, n°160.

[8Voir sur cette question des devenirs d’un personnage par hybridation ou par variation : Daniel Aranda, « Les retours hybrides des personnages » et Stéphanie Orace « Variation, modulation, transfert », dans Poétique, n139, septembre 2014.