Christian Garcin & Patrick Devresse | Mini-fictions, 22. Les sardines

photos Patrick Devresse, textes Christian Garcin.
Une série de textes et images en dialogue, à suivre en son intégralité ici



©patrickdevresse


Depuis que sa femme l’avait quitté, deux ans plus tôt, il ne se nourrissait plus que de sardines à l’huile et de pâtes au beurre. Ses enfants, Myriam (14 ans) et Timothée (16 ans), lui reprochant une brève liaison qu’il avait eue quelques mois auparavant avec une attachée commerciale délurée qui lui vendait des desserts surgelés dans la cantine scolaire de l’école privée où il travaillait comme économe intérimaire adjoint, le rendaient responsable de la séparation avec leur mère, avec qui ils vivaient tous deux exclusivement désormais, et ne lui parlaient plus. Il ne sortait pas, n’allait visiter aucun ami, à compter qu’il eût vraiment des amis, ce dont il doutait de plus en plus, la plupart d’entre eux ayant résolument pris le parti de sa femme. Ses collègues de travail ne l’intéressaient pas : il les trouvait mous et stupides ‒ et lui non plus, d’ailleurs, ne les intéressait pas vraiment. Lorsque sa mère, qu’il adorait, mourut quelques mois plus tard d’une soudaine embolie, il ne témoigna d’aucune affliction particulière, se mordillant simplement la lèvre inférieure d’un air soucieux à l’annonce du décès, et demeura imperturbable lors des obsèques. Ses cousins, à qui il ne parlait plus depuis des années, estimèrent que son absence manifeste de douleur ou de tristesse était la preuve irréfutable de sa nature maussade, égocentrique, irrévérencieuse et insensible. Lorsque son chien, un bouledogue baveux que, pour des raisons évidentes, il avait baptisé Limace, mourut à son tour d’une longue et pénible maladie (un kyste cancéreux au bas-ventre), il le fourra non sans maugréer contre les filets de bave qui lui coulaient sur les chaussures dans un grand sac-poubelle noir très résistant et alla l’enterrer quelque part dans la campagne autour de chez lui. A son retour il ne répondit rien à l’un de ses voisins qui tentait de lui témoigner quelque sympathie en murmurant un timide « Toutes mes condoléances », formule dont il avait pourtant fait l’économie lors du décès de sa mère ‒ mais il aimait beaucoup les animaux, et l’agonie de Limace l’avait ému. Quelque temps après, l’école privée qui l’embauchait depuis six ans en cdd renouvelable lui signifia que son contrat de travail ne serait pas reconduit, si bien qu’il se retrouverait au chômage dès la fin de l’année scolaire, c’est-à-dire quelques semaines plus tard. Là non plus il ne réagit pas vraiment, se bornant à écouter tête baissée les fadaises mâtinées de raison économique, de responsabilités diverses et de possibilités de rebondir que lui débitait l’intendant de l’école, debout dans son costume inexplicablement vert pomme aux côtés de la directrice, qui quant à elle semblait réfléchir à autre chose.
Il rentra chez lui, pensant à sa femme qui l’avait déjà plus ou moins oublié, à ses enfants hostiles, à sa mère morte, au cancer et à la longue agonie de Limace, à ses collègues de travail mous et stupides qu’il ne verrait plus, à ses cousins dont il avait oublié les prénoms, au costume vert pomme de l’intendant, et estima que quelque chose ne tournait pas rond dans sa vie. C’était un 12 juin vers 18h. Le 13 à midi il ne parvint pas à ouvrir la dernière boîte de sardines qui lui restait. Il s’énerva, jura, cria, saisit un marteau, la cogna sauvagement, la fit exploser, puis la jeta à la poubelle d’un geste rageur. Il suait. La cuisine sentait la sardine. Debout face à la fenêtre, il resta immobile pendant dix minutes, ses yeux humides perdus dans le gris du ciel au-dessus de la haie de troènes. Quelques heures plus tard il sortit, un sac à l’épaule, ferma la porte de chez lui à double tour, et nul ne le revit jamais.
On estima que l’hypothèse la plus probable était qu’il avait rejoint les deux à trois mille disparus volontaires annuels qui, selon les chiffres officiels du Ministère de l’Intérieur, décident de tout abandonner et tentent de refaire leur vie ailleurs sous une autre identité, parfois à l’autre bout du monde, d’autres fois dans un village voisin, mais toujours sans laisser derrière eux la moindre trace ‒ contrairement à la pratique quotidienne de son cher Limace sur le parquet du salon, où à présent un nouveau locataire déposait en sifflotant un tapis orné de motifs floraux.










Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net - lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs - on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : "Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés."
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

28 septembre 2015