Christian Garcin & Patrick Devresse | Mini-fictions, 18. L’esprit de sérieux

photos Patrick Devresse, textes Christian Garcin.
Une série de textes et images en dialogue, à suivre en son intégralité ici



©patrickdevresse



S’étant un jour rendu compte qu’il était capable d’inhaler de l’air par le sphincter anal puis de le relâcher à volonté pour produire une grande variété de sons, un jeune apprenti-boulanger nommé Joseph Pujol décida vers 1880 de monter à la grande joie de ses amis un numéro privé au cours duquel il parvenait à interpréter de la sorte divers airs très connus allant de La Marseillaise à O sole mio, et à imiter plusieurs cris d’animaux (hennissements, barrissements, feulements, grognements, coassements). Très vite il intervint dans un cabaret de sa ville natale, Marseille, où il se tailla un franc succès dans cette activité de pétomane, art quelque peu oublié aujourd’hui mais qui depuis l’Antiquité divertissait les foules. Un imprésario le remarqua, le fit monter à Paris, lui ouvrit les portes du Moulin rouge où son talent fut apprécié à sa juste valeur, et entreprit avec lui un tour de France triomphal dans la troupe d’un petit théâtre nommé « Pompadour » ‒ après quoi il revint au Moulin Rouge, où ses performances anales ne cessaient de déchaîner les rires. Sa renommée dépassa les frontières. A partir de 1906 il ajouta divers bruits à son répertoire, comme un simulacre du grand tremblement de terre de San Francisco qui eut lieu cette année-là (magnitude 8,2). Le Prince de Galles, fasciné, demanda à s’entretenir avec lui. Pujol, qui ne ressemblait pas plus à Diogène que le Prince à Alexandre, ne lui intima pas dédaigneusement l’ordre de dégager de son soleil, mais le reçut avec courtoisie, rouge aux joues et moustache frémissante devant l’insigne honneur qui lui était fait. Le docteur Freud, qui n’était pas encore célèbre, demanda également à le rencontrer, davantage désireux d’examiner le mécanisme du rire que celui des contractions du sphincter anal de l’artiste, et surtout de comprendre pourquoi les gens riaient si fort, et si volontiers, chose qui l’intriguait beaucoup. Mais bientôt la Grande Guerre éclata et Joseph Pujol, à présent quinquagénaire, pétomane de métier et de ce fait assez peu pris au sérieux, que nul n’attendait en tout cas dans un tel registre de militant concerné par la marche du monde et de pacifiste convaincu, décida de se retirer de la scène pour protester contre l’horreur de la guerre. Il revint à Marseille et reprit son ancien métier de boulanger. Les pétomanes politiques qui au même moment se réunissaient dans les salons dorés et cossus des capitales européennes s’apprêtaient à faire bien plus de bruit qu’il n’en avait jamais fait, et à provoquer des troubles infiniment plus nauséabonds qu’il n’en avait jamais produits. L’esprit de sérieux reprenait les choses en main. Il était temps.




Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net - lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs - on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : "Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés."
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

31 août 2015