Michaël Glück & François Bon | 53, place de Chambre, bis
53, place de Chambre, bis

photographies de François Bon
textes de Michaël Glück






bien sûr se souvenir de la jérusalem voilée de ceux-là eux ceux-là qui ont fermé les yeux eux les juifs qui n’ont pas n’ont pas voulu voir eux qui ont trahi ceux-là qui ne sont pas dignes d’entrer dans le temple dans celui-là mais aussi se souvenir des vitraux et des noms de marc chagall de duchamp-villon et du maître verrier charles marc et nous entrons malgré tout pour voir les vitraux nous entrons nous faisons pause à l’intérieur pour voir avant d’aller plus loin nous savons que ce ne sont pas les vitraux qui ont été pulvérisés les vitres dans les magasins un peu plus loin ailleurs là-bas vers la synagogue c’était les ligues les jeunesses oui des pierres dans les vitrines des magasins j’entends encore les bris de verre et de peur, dit-elle

ah ces toits vert-de-gris les autres aussi plus tard vert-de-grisés aussi les lèch’ les schl’ 9 h 40 les images sont muettes les crieurs du jour ne donnent pas l’heure braves gens tous des braves gens qui avaient femmes et enfants n’est-ce pas les crieurs de journaux ne hantent plus les rues la guerre est ou n’est pas déclarée les chamberlain léchant berlin ah villes frontalières églises où sont les refuges où sont les lieux d’où fuir à nouveau stationnement interdit ici seuls les véhicules militaires sont autorisés l’avancée des troupes vous entendez faisait un froid cet hiver-là à fendre l’émail de nos dents à geler la couronne de sang un hiver à ne pas mettre un vers dans l’encrier à ne pas dire une tirade d’esther oh princesse

l’histoire dès le premier mot posé l’histoire saisit à la gorge parasite les cordes vocales bien c’est quoi bien c’est quoi le bien et qu’est-ce qui est sûr rien pas plus hier qu’aujourd’hui rien n’est jamais sûr si ce n’est l’accumulation des morts la fumée des morts les coups de pelle dans le ciel les coups de pelle contre le ciel tu t’en souviens oui c’est beau l’architecture dis-tu c’est beau comme un poème de paul celan en ces temps-là d’avant de bien avant quand les enfances battaient les pavés des places du bout de leurs souliers ferrés en ces temps d’avant les fumées avant avant que ne soient gravés dans la pierre tous les noms des absents l’histoire est ce fracas cette rencontre entre un pavé et la vitrine d’un marchand de tissus là-bas

metz ville refuge ne le fut qu’une bonne dizaine d’années et aujourd’hui nulle ne refera plus les traces il va falloir marcher seul tandis qu’à paris défilent dans les rues les candidats à la succession des nazillons d’hier crachats l’histoire fait caillots de sang dans les gorges goût de cendres sous la langue quel parler retrouver s’ils nous cherchent querelle quels mots engendrer dans les paumes quels mots serrer dans les poings quels mots écraser sur les visages haineux qui ont cessé d’être visages quels mots encore opposer aux borborygmes de la peste encore c’est encore temps à vomir toujours temps à vomir temps nauséeux temps des détails et bagatelles metz messe mèche meschuge - entendre mé-chou-gué – ciel bleu air froid




deuxième étage la fenêtre du milieu celle au rideau rouge on ne sait qui derrière ni si quelqu’un derrière ou bien personne tout l’étage est peut-être vide sans mémoire à louer comme écrit sur la pancarte rien n’est resté personne n’est resté personne n’est revenu personne personne le mot est un carillon violent dans les chambres vides aucune trace aucun soupçon de la vie heureuse de la vie d’avant non nul ne voit ni ne sent derrière le rideau le fantôme d’un enfant qui veille encore sur la place où ont résonné les bottes des soldats deuxième étage au-dessus de chez la marquise la mémoire est un manège la mémoire est un carnaval le cabaret rio a remplacé chez la marquise bar cabaret spectacle bar lu à l’envers qui s’en souvient

rab mais quel était son nom rab vint ici cela tu t’en souviens ou tu te souviens qu’on te l’a raconté rab passa par la rue qui longe la place sur la droite tourna sur la gauche longea la moselle entra de l’autre côté là où le nombre 53 est gravé dans la pierre rab grimpa les étages frappa à la porte bien vite une ombre posa un châle pour voiler la chevelure avant d’ouvrir rab ou reb comment dit-on déjà tout se perd tout se perd les noms et les visages rab demanda à parler au père oui là derrière le rideau rouge mais à l’époque il n’y avait pas de rideau rouge un tel rideau n’avait de sens qu’au théâtre non pas faire la morale mais tout de même habiter là au-dessus de ça pour les enfants ce n’est pas un exemple tout de même david

un enfant peut-être ou une derrière le rideau rouge comme la première fois où je suis venu sur la place pas de rideau rouge mais un rideau oui je m’en souviens et une jeune fille une enfant née d’afrique ou d’ici je ne sais une enfant avait soulevé le tissu et regardé vers nous en bas je me souviens et me suis souvenu ce jour-là que celle qui est devenue ma mère ici derrière cette fenêtre accueillait celle qui était alors son amie quelqu’un avait dit aux parents une noire tout de même et le père mon grand-père inconnu avait dû répondre quelque chose comme un humain est un humain a mensch et les deux jeunes filles avaient promis que plus tard quand elles seraient mères elles auraient un fils et chacune lui donnerait le prénom que je porte

j’étais là-haut dans les trois syllabes d’un prénom j’étais un nom un prénom la promesse d’un mot et d’où ce prénom était-il venu aucun dans la lignée je n’ai jamais pu demander mais j’y étais et je n’ai pas autre mémoire de mon commencement que cette ouverture au monde par un nom par ces syllabes sur les lèvres d’une adolescente rêveuse dont on disait qu’elle avait de si belles mains et je revois ses mains qui m’apprirent à écrire qui tournèrent les pages des livres et j’ai longtemps imaginé que son amie était l’encre des livres et je n’ai jamais cessé d’aimer les livres et j’ai toujours aimé cette encre noire des livres enfant d’ailleurs ma mère ne pouvait avoir pour amie qu’une enfant d’ailleurs mais les langues d’ailleurs où sont-elles




rue saint louis le bon roi ô désordre des lettres le bon roi de rio saint louis tant vu ou rêvé le chêne dans le bois de vincennes sous lequel il rendait la justice ô le bon roi saint louis qui imposa la rouelle bien avant que ne fût l’étoile jaune cousue sur le manteau ô fleur narcisse et les narcisses savez-vous qu’ici ou là dans nos provinces on les nomme les juives mais rue saint louis n’est pas encore place de chambre l’étoile david non quand le temps de l’étoile est venu vous aviez quitté metz quand le temps de l’étoile est venu l’étau d’un autre ville rue saint louis quelque part dans cette rue perle n’a pas eu le temps de nous montrer où quelque part une autre maison un autre appartement et moins d’enfants sans doute ici une frontière

une gouttière comme une ligne de partage des eaux allant vers la rue derrière les barreaux l’affiche à la fenêtre l’affiche dit-elle littérature cela j’ai cru le lire comme en un premier temps en lieu des jambes gainées de noir j’ai cru voir le dessin d’une hirondelle quel printemps reviendra il n’y a plus personne qui sache cette histoire plus d’enfants derrière les rideaux on ne connaît plus les cris des vitriers ni le bruit d’un caillou lancé par une fronde les portes vertes sont grillagées comme des tchadors c’était comment chez la marquise dénudée et là-haut là-haut quelle enfant cherchait à reconnaître un visage éperdu dans le froid de la place quelle main posée sur le carreau réchauffait en hiver les gazelles de givre

allez savoir pourquoi ou comment voyant sous le panneau bar cabaret spectacle au ras du sol cette plaque rouillée rongée bouche donnant sans doute sur une cave pourquoi m’a traversé le souvenir flou d’un court texte de franz kafka à cheval sur un seau à charbon quand et où suis-je descendu dans une cave pour chercher des boulets de charbon ai-je rêvé cela l’ai-je fait dans cette maison non dans cette maison je n’ai été qu’un nom bien avant de naître quels autres chevaux d’enfance ai-je chevauchés sinon ceux d’un manège dans le bois de vincennes oui ce bois-là où les chênes étaient tous arbres de justice saint louis la rouelle saint louis la roue tourne les ligues de trente-quatre battent les pavés de la place martèlent morts aux

quand tu seras grand tu sauras murmurait-elle mais ici je n’ai jamais grandi ici je n’ai jamais rien su vécu sinon qu’après la guerre personne n’est revenu que les survivants aujourd’hui ne sont plus et que peu à peu insidieusement sont devenues légions ceux qui disent rien ici n’a eu lieu vous avez vos papiers vous êtes français vous non mais non c’est pas vrai avec un nom pareil quand tu seras grand promets-moi la langue française mieux que tous les autres à l’école mieux tu la connaîtras mieux tu la parleras mieux tu l’écriras quand tu seras plus qu’un simple prénom posé sur mes lèvres que les baisers t’auront quitté tu chanteras il n’y a beste, ne oyseau / qu’en son jargon ne chante ou crie / le temps a laissié son manteau




passé penché par-dessus le muret il a voulu l’attraper le ballon il a couru couru glissé dans son élan on ne sait pas on dit petit garçon enfant perdu il a sauté dans les eaux froides il s’est noyé son pauvre corps on l’a trouvé plus loin plus loin mais pas le ballon ballon perdu enfant perdu l’as-tu vu depuis le balcon l’as-tu vu le petit garçon là-bas quand il vogua sous l’autre pont c’est la même rivière c’est toujours la moselle et toi étais-tu derrière les rideaux étais-tu sur le balcon faisais-tu encore l’acrobate la monte-en-l’air entre la chambre et le balcon et toi petite perle qui t’aurait vu tomber si tu avais lâché prise alors tu racontais qu’une fois rentrée dans l’appartement ta mère t’avait unique fois lancé une gifle de colère et d’angoisse

tu te souviens de l’enfant tu te souviens que c’était un petit garçon que c’était un voisin mais tu as oublié son nom ou bien tu ne l’as jamais su un mort est un mort ce n’est pas une morte et toi tu t’amusais tu passais de la fenêtre d’une chambre au balcon tu faisais des expériences ou bien tu mélangeais les assiettes-laitages et assiettes-viandes en faisant le vaisselle juste pour vérifier l’hypothèse d’un omniscient omnipotent et nul n’en a jamais rien su et nul ne t’a jamais punie et là haut au dernier étage la soupente où séchait le linge un jour pas n’importe quel jour non un jour de shabbat tu as surpris ton père de cela il n’est pas mort tu l’as surpris en train de fumer avait bien fallu qu’il l’allumât lui-même sa cigarette ô papa

tu te souviens que c’était un garçon peut-être à cause du ballon mais toi aussi tu jouais au ballon un vrai garçon manqué on disait et tu escaladais les façades et plus tard tu démontais et remontais des revolvers et t’en servais tu n’étais plus perle tu étais margueritte et plus tard tu fumais tous les jours de la semaine même si des bribes de vieilles prières revenaient parfois en mémoire c’est par là qu’on entrait fenêtres donnant sur la rivière fenêtres donnant aussi de l’autre côté sur la place 53 place de chambre au dessus de chez la marquise c’était déjà un cabaret ou un bordel mais c’est quoi un bordel en ce temps-là comment l’aurais-tu su petit garçon s’est noyé dans la rivière et le sous-préfet se noyait dans la débauche même qu’une fois

mais les clients de la marquise ceux-là ne rentraient pas par ici vous voyez en venant du pont le troisième immeuble celui aux balcons le troisième en allant vers le ciel le rabbin un jour il a appelé mon père comment je l’ai su ne m’en souviens pas mais il l’a fait il a essayé de lui expliquer que tout de même pour les enfants pour sa femme aussi habiter une maison pareille tout de même et alors si le mal existe il existe il faut bien loger quelque part et ici ce n’est pas trop cher et puis il suffit de traverser le pont le théâtre n’est pas bien loin oui mais aurait dit le rabbin mais ça qui sait si tu ne l’inventes pas qui sait même si je n’invente pas ce que tu m’aurais raconté et ce qui s’est passé un soir un jour dans les escaliers un jour qui sait




varin père et fils architectes et 53 dans l’écusson au-dessus de la porte oui là où le nombre cinquante-trois 5 et 3 se lit sur cette façade qui tourne le dos à la place de chambre 53 face à la moselle là-haut 53 gravé dans la pierre et le 7 au-dessus à droite le 7 sur la plaque émaillée blanc sur bleu par cette porte on entrait on empruntait un petit escalier et arrivé au niveau de la place bien sûr qu’on passait devant l’entrée du enfin de chez la marquise quoi je ne sais pas pourquoi on disait on dit toujours 53 place de chambre sur la place ne figure pas ce numéro rien ne figure au-dessus de l’entrée du cabaret rio on entrait jamais par la place toujours par cette porte dérobée comme une entrée-sortie des artistes votre mère tu sais

quand les troupes allemandes quand l’armée hitlérienne sont arrivées quand ce fut la débâcle nous sommes sortis de cette maison nous étions onze une famille de onze les parents neuf enfants frères et sœurs neuf aucun n’est revenu ni enfants ni parents vivre dans cette maison après ce fut l’errance et puis ce fut poitiers et pour les parents et six enfants d’entre les plus jeunes ce fut poitiers drancy et destination inconnue tu parles inconnue cinq minutes avant sa mort il était encore en vie avait recopié jacques un jeune frère de 11 ans drancy auschwitz aucun n’est revenu seuls les trois aînés ne sont pas partis ta mère mon frère et moi pourquoi je ne suis pas tombée en passant sur le balcon j’aurais mieux fait comme le petit dans la moselle

entraient ici les vivants lasciate ogni speranza, voi ch’entrate et de me demander de quels enfers sont venus après après la guerre mais laquelle celles et ceux qui ont comblé le vide laissé par ma famille de quelles guerrillas d’afrique de quelles spoliations du moyen-orient de quelles retombées de quelles séquelles des atrocités européennes sont venues les générations d’exilés qui ont succédé aux exilés d’avant de quelles guerres économiques d’aujourd’hui ah la vaillance des entrepreneurs la vitalité virilité des conquérants ah les empires et ceux-là qui échouent ici de n’être pas compétitifs les broyés maillons faibles vous comprenez il y a toujours des perdants ah l’histoire du monde ceux qui te saluent vont mourir

comme ça bien ravalée restaurée les stucs refaits à neuf les façades nettoyées les ferronneries bichonnées serait plutôt cossue bourgeoise même cette maison cette demeure avec son petit côté modern’ style à la guimard horta ou mucha bon faudrait aussi refaire les descentes d’eaux vérifier les larmiers tant de pleurs après la maison tient debout oui mais combien de ceux qui ici vécurent le sont encore et cette petite fille qui regardait derrière le rideau avant qu’il ne devînt rouge que lui est-il arrivé quel sang a brûlé ses yeux depuis quel sang d’avant a fait caillot dans ses pupilles et quels hivers sont tombés sur les toits ville caserne ville bâillon dans la luzerne les haillons comptines serviront toujours à faire généalogie des morts




sous l’étoilement le bric-à-brac de la mémoire ici échos des pavés lancés dans les vitrines des commerçants juifs en 1934 comme une heure arrêtée au cadran de la montre pas même certain qu’il y ait encore des aiguilles pour indiquer l’heure aujourd’hui plus besoin d’aiguilles vous vous rendez compte comme le temps passe passe bris et bruits de l’histoire il y a quatre-vingts ans vous vous rendez compte quatre-vingts ans si peu si rien tant de cadavres et d’insultes tant de morts de déplacés d’exilés de naufragés la vie n’est qu’une brocante un présentoir de cartes postales et nous quoi nous ici présents reflets captifs d’un chaos insensé vieille carafe où décantait un vin mauvais santé santé oui j’entends des bruits de bottes

pas une mais deux montres deux réveils pour être plus précis un temps ici un temps ailleurs ne plus savoir où on en est ne plus savoir où on est car on ne naît pas on meurt de jour en jour on meurt et les témoins du lieu ceux qui ici vécurent ceux-là celles-là des anciens des ancêtres ce mot aussi a disparu comme ont disparu les aïeux les camaïeux de rides sur rides les mains tavelées les visages creusés fumées des aïeux n’ont jamais remonté les degrés de 53 place de chambre ont quitté la place pour nulle part c’est à dire en pologne chambre a creusé mémoire dans l’air celan oui toujours ses vers me reviennent dann habt ihr ein grab in den wolken alors vous avez une tombe au creux des nuages on n’y est pas couché à l’étroit

sqoqillol lollipops livraison gratuite sur vos accessoires & sacs sexy toute l’année avec lollipops découvrez la collection de rouges à lèvres mats et repulpants une bouche à croquer hydratée et repulpée grâce à la marquise qui vient danser ici au cabaret rio reflets quelles musiques jouait-on dans ces années d’avant l’exode sqoqillol en ces années là comme de tout temps il se pourrait bien qu’on s’en tamponnât le coquillard le monde peut brûler y’a d’la joie toujours y’a d’la joie bonjour bonjour les hirondelles au cabaret viendraient danser des officiers des tortionnaires ou des bourreaux livraison gratuite on faisait son quota d’étoiles sans résister aux charmes désuets près du mot bar n’est-ce pas hirondelle d’la joie

la rue rentre dans la vitrine et c’est fracas la rue vient briser étoiler les bribes des mondes et figures d’avant / la rue a ses urgences de mondes et figures d’après / les effondrements se renouvèlent continuent se répètent / d’autres horreurs se déplacent sur les cartes comme s’il avait fallu après guerre qu’on ne vît plus chez nous européens ce que l’homme fait à l’homme / comme s’il avait fallu effacer la logique de la mort industrielle / comme si ce continent meurtrier n’avait d’autre issue pour effacer le sang versé / les corps mutilés anéantis ou abolis / que d’en déporter les gestes afin de repousser les frontières invisibles de l’exploitation / la rue rentre dans la vitrine / canon fusil-photographique / nommer nommer dire




23 février 2014