Matthieu Guérin | Mais vas-y puisque tu es là ! (inédit)

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Mais vas-y puisque tu es là !



Alors voilà. On y est. Ça pourrait commencer comme ça. On y est. Toi aussi. toi aussi tu es là. Tu es là, tu regardes le plan, tu regardes autour de toi. Et pourtant.


Et pourtant tu voudrais voir. Tu voudrais. voir. Comme eux, comme elles, là.
Eux ils voient. Puisqu’ils s’arrêtent. Puisqu’ils s’asseyent. Puisqu’ils photographient. Parfois même puisqu’ils discutent.


Toi tu ne sais pas voir comme eux. Tu aimerais les toucher. Mais là on ne peut pas. Interdit. Vitre blindée. Même si tu voulais, tu ne pourrais pas.
On les enferme, ici. On les enferme et elles souffrent.


De toute façon, à chaque fois que tu as pu toucher, tu as été déçu.
Et puis que cherches-tu ici. Il n’y a que des choses que tu ne veux pas voir. Que tu ne veux plus voir. Depuis longtemps. Ni toucher, même. Ça n’est plus possible. Ça ne te va plus. Tu ferais mieux de partir. Ici c’est la colère qui te vient.


Alors tu te déplaces. Tu changes de lieu. Tu penses que ça va aller. Ça va aller maintenant. Mais tu ne vois toujours pas.
Alors tu écoutes. Tu te dis que tu veux les écouter.
Tu ne te dis pas que c’est idiot. Non. Tu veux les écouter.


Tu veux entendre le souffle. le souffle des animaux. Le cris des enfants, des femmes. Tu veux entendre. le sang qui bat, le sang qui circule. Le sang qui anime tous ces muscles. saillants.
Tu n’en peux plus des corps inanimés. Des corps figés et blancs.


Puisque tu ne sais pas voir, tu voudrais entendre. Tu voudrais entendre le contact des peaux, cette main qui remonte le ventre et caresse un sein. Et cette autre, celle qui glisse dans les cheveux. Et le bruit humide du baiser.
Mais elles le gardent. Elles gardent ce bruit. Elles le gardent parce que c’est leur dernière intimité.


Tu te retournes. Brusquement tu te retournes et tu te dis que tu ne cherchais pas au bon endroit.
Tu les vois maintenant. Tu les vois et tu les entends. Tu perçois leur intimité. Ils la brandissent, même.


Leurs yeux inquiets. Inquiets de ne pas voir. Tu te dis qu’eux aussi peut-être ils ont peur. de ne pas voir.
Les peaux luisent un peu. Ils ont chaud. Ils n’ont pas laissé leur manteau au vestiaire. Tu ne sais pas pourquoi.
Ils avancent. Ils reculent. Ils tournent. autour, parfois.


Ou bien ils tournent la tête. Tu te dis qu’ils ont peut-être abandonné. Abandonné la peur. de ne pas voir.
Tu te dis qu’ils ont sûrement assez vu. Qu’ils ont su voir, eux. Qu’ils savent.
Tu es un peu jaloux.
Tu n’es pas bien sûr, mais tu jurerais que tu as vu des larmes.


Tu n’oses pas t’approcher. Tu sais que c’est comme ça que tu sauras, mais tu n’oses pas t’approcher.
Ils s’approchent, eux. Comment font-ils ? Ils s’approchent et ils tiennent absolument à en garder la trace. Des traces, même. Après tout, ils trieront plus tard. C’est pratique. numérique.


Tout de même tu te demandes s’il existe quelqu’un qui leurs aurait systématiquement tourné le dos.
Tu gardes l’idée quelques instants dans ta tête. Ça t’amuse.
Il aura pris soin de se photographier avec à chaque fois, il ne les aura jamais regardées. en vrai. Il aura l’image. La photo est bonne puisqu’il la vérifie et la recommence en cas de doute. Le bras en l’air évidemment.
Tu te dis que tu aimerais bien voir ses photos.


Enfin tu t’approches. Et tu vois. Tu vois la main. Tu vois la main qui touche et c’est toi.
Elle est immobile. La main. Mais tu entends. son glissement sur la peau. Tu le sens. Dans tes doigts. Dans ton dos. Tu connais ça. L’enfant.


C’est tout. C’est fini. Tu relèves la tête. Tu cherches la réalité.
Tu la vois qui passe mais tu ne fais pas de geste pour l’arrêter. Tu n’as pas envie.


En fait, tu en reviens toujours à la même histoire.
Tu cherches. En tout cas tout ce que tu fais en a l’apparence. Donc. tu cherches.
Tu pars. Tu reviens. Tu tournes autour.
Et chaque fois le même constat. Tu es. Ici.


14 novembre 2013