alerte Al Dante

Nous ne supportons pas la fin d’un éditeur : un goût de mort remonte sur les livres que nous avons de cet éditeur dans notre bibliothèque, et nous rejoint.

Nous nous étions mobilisés l’an passé pour la belle collection Poésie de jean-Michel Place. Nous apprenons qu’Al Dante en est réduit au tribunal de commerce.

Al Dante qui fêtait ses dix ans en juin dernier. Al Dante qui a à son catalogue des démarches exigeantes et rares comme Philippe Beck, qui honore la mémoire si vive d’auteurs comme Christophe Tarkos. Qui prend des risques avec de jeunes écrivains singuliers comme Gwenaëlle Stubbe, les mythes de Véronique Pittolo, ou accueille les voix hurleuses de Prigent ou Pennequin.

Dans les jours à venir, oubliez les book crossing martelés par la SNCF, oubliez les pompes nationales de Lire en fête : chez votre libraire, achetez du Al Dante. Au moins, ces livres-là seront préservés, honorés. Ils ne seront pas lâchés aux vautours, ou aux liquidateurs que nommera le tribunal...

Al Dante n’a pas fait d’excès qu’on sache : ni de locaux, ni d’à-valoirs, ni de coups publicitaires. Rien qu’un travail de fond, sur des livres exigeants. Dix ans durant, avec déjà, il y a deux ans, une alerte. On se dit qu’en région, Al Dante aurait bénéficié de l’appui d’un CRL, on ne les aurait pas laissés aller dans le mur libéral.

Dans leurs nouveautés, Dante (l’Alighieri, cette fois) traduit par Stéphane Bérard, Julien Blaine, Christophe Fiat. Dans leur catalogue, Patrick Beurard-Valdoye (son Diaire : un collector), Raymond Federman, Gleize, Heidsieck, Isidore Isou : bien sûr, bien sûr, tous ces noms les tribunaux de commerce chez nous ils savent par coeur. Ils seront conscients de l’importance...

Des fois, on en a marre...

- visiter le site Al Dante

- lire en particulier la page arts et écritures indociles de Laurent Cauwet. Ça explique tout, le mot indocile ?

- courrier de soutien possible, mais pas de meilleur soutien que rafler dans les librairies tout ce qu’il y a d’Al Dante en stock, ou de commander tant qu’il est temps, au moins les noms cités plus haut...

post scriptum

Ce texte en trois jours a déjà été lu par plusieurs centaines
de lecteurs, mais il a suscité
de nombreuses réactions d’autres sites et blogs, ainsi Patrick
Rebollar
,
Lignes
de fuite
(de Christine Genin, fondatrice de Labyrinthe), Poezibao,
La Littérature, libr-critique, rougelarsenrose, rezo, tapin (de Julien d’Abrigeon, auteur Al Dante), lekti/Contre-feux et
d’autres sans doute : la liste grandit... Sur remue.net même, Ronald Klapka a complété par
Schwitters/Arno Schmidt : où désormais ?

La communauté Internet aura donc fait son travail, alors que pas d’écho
dans la presse écrite pour l’instant, et rien non plus sur les sites côté des associations
ou organisations professionnelles. Assez incroyable...

Cette réaction toute épidermique à la fin
programmée d’un éditeur nous a valu de nombreux courriers, dont celui
de Laurent Cauwet, fondateur d’Al Dante, à qui nous renouvelons amitié
et soutien, ou de libraires. Un de ces messages donne la tonalité :

un message de laurent cauwet dimanche soir m’annonçant
le dépôt de bilan. dès lors la transition violente,
le deuil à faire
de dix ans d’édition exigeante.
une journée de formation à la poésie contemporaine
au collège de leforest, 62, zep voisine de feu métaleurope.
un goût
de plomb en bouche, à voir les livres là, étalés
devant moi. déjà morts, toujours vivants.
le souvenir de la lecture de tarkos, de pennequin, dans les locaux
du matricule des anges à montpellier. entre les mains le petit
livre noir des ouvriers vivants de la langue indocile.
al dante encore.
des fois on en a marre, oui, comme quand on baisse le rideau, qu’on
déracine
l’arbre à lettres, un triste soir de février
2005 à Lille. La fête est finie, Lille 2004 aussi.
alors toujours, essayer, de parler, de poésie, d’auteurs vivants, à leforest
ou ailleurs, à l’heure des éléphants à Lille.
C’est Bombaysers de la culture.
C’est que dans le Nord on fait la fête, pas la tête, c’est
l’heure des paillettes, de l’événementiel à tout
va, goût
quatre épices saveur amère.
C’est qu’ici ou ailleurs, à Lille ou Tourcoing, l’élu
croit en laissant fermer les librairies et mourir les théâtres
de quartiers tout en ouvrant des espaces culturels, maisons-folies
et autre supermercado que c’est cadeau. Alors que ce n’est que creuser
plus avant la tombe des
aspirations et rêves des citoyens.
alors c’est vrai que des fois on en a marre, on est fatigué,
on dit je peux, essayer, oui, parfois, oublier, aussi, arrêter
de parler.
katrine dupérou, asso.formika, lille

François Bon - 18 octobre 2006