Ilias Driss : Bribes de mémoire/2

Je chante dans la langue de la passion

Laïla
22 ans
De père algérien et de mère française
Chanteuse
Vit à Bellevue

Les premiers souvenirs sont les chants, les voix des femmes, plaintives, les voix des hommes aussi. De la musique classique ou populaire : Oum Kalsoum, Farid El Atrache, Abdelhalim Hafid. J’écoutais souvent, sans comprendre. A la maison ou dans les cafés avec mon père. Je n’écoutais pas que cette musique-là, mais elle me touchait, m’attirait particulièrement. Peut-être que j’avais cela dans les gênes.

Ensuite, il y a les odeurs, les parfums, le soleil, ces petites choses qui me disaient que j’étais là-bas chez moi. C’est plus tard que la musique est revenue.

Vers dix-sept, dix-huit ans, je suis partie en Égypte pour étudier la musique.

Chaque fois que je reviens en France, j’ai le cœur serré. Je me sens seule. Je ne sais pas. C’est plus individuel l’Occident, plus dans l’apparence. Là-bas aussi, de plus en plus, mais moins qu’ici. Je mets du temps à m’habituer. De retour de Tunisie, d’Egypte ou du Maroc, c’était la même difficulté à me réadapter à la vie quotidienne française.

Je ne me suis pas rendue compte des problèmes des femmes tout de suite. C’est au cours du deuxième voyage. Mais en tant que métisse, il y a des choses que j’aime par rapport aux femmes, par exemple si vous portez de gros sacs, il y a toujours quelqu’un qui viendra à votre aide, si une vieille dame n’arrive pas à traverser, un jeune homme sera là pour la secourir.

Le voile au départ, c’était pour protéger la femme de la poussière. Maintenant, c’est idiot, ce sont les gens qu’on devrait voiler, eux les chasseurs, c’est dans leurs gênes. Les filles ont peur, ici, dans les cités, elles n’osent pas montrer leurs jambes de peur d’être traitées de mauvaises filles. Parce qu’on leur jette des pierres et qu’on raconte d’elles des tas de mensonges. Je sais de quoi je parle. J’ai été amoureuse et j’ai vécu cette expérience terrorisante.

Il n’y a pas de jeu de séduction que l’on peut trouver encore au Maroc ou en Tunisie « Ma gazelle » ou « Tes yeux de miel ». Ici les jeunes sont dans l’impasse avec un Islam qu’ils maltraitent parce qu’ils l’ignorent. Ils sont fiers d’être arabes et musulmans alors qu’ils ne savent même pas lire l’arabe. Ils ne connaissent pas l’arabe. Ils récitent des sourates apprises Dieu sait où et souvent inexactes ou alors parfois en bas des immeubles, tu peux entendre quelqu’un jurer sur le Coran qu’il vient de voler un scooter !

Les parents ont du mal à suivre l’évolution de leurs enfants. Il y a quelques semaines des petits ont jeté des pierres sur le tramway, comme ça pour rien. Les flics sont arrivés, les grands ont envenimé la querelle. Ce sont les mères qui sont sorties dire à leurs petits de rentrer.

Je connais un type qui roule depuis toujours sans permis de conduire. Dernièrement, il a fait l’aller-retour Nantes-Lille avec ses parents. Eux sont dans l’ignorance. Certains de mes amis me disent qu’il n’y a plus d’échange entre eux et leurs parents.

Une fois, dans un camping à Marrakech, j’ai été suivie par deux garçons et sauvée par d’autres. Tu risques plus de te faire violer en France qu’au Maroc.

Petite, j’avais du mal avec mon appartenance française. En grandissant je me sens à la fois française et algérienne. Mais si je dois me marier un jour, ce sera sans doute avec un arabe. Je sens une attirance et j’aime ce monde de séduction et de pudeur. Je me retrouve plus dans la suggestion imagée orientale.

Mon père me dit qu’il vaut mieux éviter d’épouser un arabe, alors pour le taquiner un peu je l’appelle Robert.

J’ai eu la chance d’avoir ce père-là. Car, ici en général entre enfants et parents quelque chose s’est brisé.

Les garçons traînent dans la rue, insultent les jeunes filles, les surveillent, leur imposent un Islam qu’ils ignorent, celui de l’Arabie Saoudite. Ce que j’appelle aussi l’Islam des caves. Ils font le ramadan et puis le soir, ils vont casser des voitures. C’est de la folie, n’est-ce pas ?

A présent, j’apprends l’Arabe. Je veux chanter en arabe. Je veux aussi chanter en espagnol, aller vers d’autres horizons.

Je me cherche.

J’ai longtemps vécu en rejetant une partie de moi-même. Maintenant je vis dans la pleine acceptation de ma double appartenance.

C’est une chance.

Il faut que les jeunes gens le comprennent et agissent en conséquence.


Ma vie est un roman

Madame Tegalli, épouse de Moustapha
51 ans
Algérienne
Sillon de Bretagne

J’avais trois ans quand je suis arrivée en France, en 1955. Mon père y était installé depuis un an et demi environ. Les hommes étaient seuls, vivaient dans des foyers, travaillaient dans l’industrie, le bâtiment, etc...

Il y avait très peu de familles à l’époque. Nous en connaissions une, des cousins. Ainsi donc, nous étions comme des bêtes curieuses. Nous avions une chambre, une cuisine, à Chantenay, le vieux Chantenay. Je me souviens de la Loire gelée, en 1956, car l’une de mes soeurs est née à ce moment-là.

Il n’y avait pas encore les ponts, on traversait en barque. C’était agréable, l’été. L’année où la Loire était gelée, des gens ont marché dessus, c’était interdit, mais ils l’ont fait. Je m’en souviens encore.

À ce moment là de notre existence, on était un peu caché. Mon père était militant au FLN. Il y a eu des perquisitions, mais des familles françaises étaient proches de nous, solidaires. Les religieuses aussi venaient à l’aide des étrangers. Je me souviens de leurs longues robes noires.

En 1958, nous avons déménagé. Nous habitions aux Dervallières, dans les premiers HLM. C’était très bien. Nous avons même été jalousés. Puis, quelques temps après, en 1960, mon père a été arrêté par les autorités françaises, à cause de son activité politique pour l’indépendance de l’Algérie. Il est resté quelques mois en prison. Un jour, j’ai dit à ma mère que je voulais le voir, que j’étais courageuse. Je me rappellerai toujours ce jour là. J’ai crié, hurlé, face à mon père derrière les barreaux. Je m’en rappelle parce que le gardien était ému. Un moment très fort.

Ensuite l’Algérie a eu son indépendance. Mon père a choisi de rentrer. C’était normal. Il avait lutté pour cela, c’était son désir, mais sans vouloir l’imposer. Parce que, de toute façon, nous étions français. J’étais la seule fille d’origine maghrébine à l’école, mais française. Etant algériens, nous avions des cartes d’identités françaises.

En 1962, nous sommes retournés en Algérie. Mon père est redevenu algérien, comme il le désirait. Ou plutôt, il a cessé d’être français pour être totalement algérien.

Il nous a dit : Vous les enfants, vous êtes français. Vous êtes nés ici, vous êtes d’ici. C’est votre histoire. Je ne vous en voudrais pas si vous faites ce choix, au contraire, c’est une chose naturelle.

Les accords d’Évian prévoyaient des aides pour le retour. Au cas où l’intégration à la nouvelle société algérienne se faisait mal, au bout de quatre ans, on avait le droit de revenir en France. Mais mon père n’a pas souhaité devenir ou redevenir français. Au moment de la prise de pouvoir par Boumedienne, nous sommes retournés en France, mon père ne voulait pas nous faire vivre et subir les misères de la politique et de la société algérienne.

Pendant notre séjour en Algérie, ma mère a eu d’autres enfants. Ils sont algériens. Ils sont devenus français par la suite. De sorte que dans la même famille, nous avons des algériens devenus français de force et redevenu algériens après l’indépendance, des algériens devenus français et des algériens qui sont devenus français en même temps que leurs enfants...

Le père de mes enfants, mon mari est, lui, d’origine marocaine.

Ma vie est un roman !

Il y a des gens qui ne veulent pas devenir français, c’est leur droit et pour cause, ils n’ont pas demandé à venir. Ce n’était pas leur choix. Ma belle-mère, par exemple, demeure une vraie mama, elle vient de Casablanca. Pendant cinq ans, elle a résisté, restant au Maroc, loin de son mari, parce que le mode de vie occidentale ne lui convenait pas. C’est quand elle a su et vu, pendant les vacances, d’autres familles revenir qu’elle s’est laissée convaincre. Mais jusqu’à présent, c’est une femme d’intérieure, s’occupant de ses enfants et de ses petits enfants. Une mama, oui.

Je suivais des études dans un collège-lycée arabophone en Algérie, j’ai appris l’arabe, mais en 1969, quand nous nous sommes réinstallés en France, c’était, pour moi, comme une deuxième immigration. Je devais à nouveau me réintégrer.

Maintenant, je connais mieux l’anglais que l’arabe classique. Une langue ça se pratique régulièrement, sinon ça s’oublie.

Pendant mon enfance, il n’y avait pas de cours d’alphabétisation. Ma mère apprenait le français sur le tas. A l’épicerie du coin, elle apprenait quelques mots et à nous, ses enfants, elle continuait à parler arabe.

A présent, il y a le centre socio-culturel, des fêtes entre communautés, de solidarité, etc... Il y a pas mal d’associations aussi. Nous travaillons parfois avec la Mairie, nous sommes assez ouverts, même si chacun tient à ses origines, sa culture spécifique. Nous sommes sortis de l’ombre. Nous étions invisibles, nous avons de la nostalgie, mais nous militons quotidiennement pour l’avenir.

Ce que j’espère, c’est que les jeunes prennent la relève. Les jeunes ne sont pas très impliqués, ils viennent quand on les cherche, mais ils faut qu’ils s’intéressent plus à la vie du quartier, à notre futur.

C’est notre mémoire, il est vrai, mais c’est aussi la leur. Ils sont l’intermédiaire entre nous et la France. La France et nous, je le dis souvent, ce sont deux amoureux divorcés qui sont obligés de se voir, à cause de leurs enfants.


Avec l’arrivée de nos femmes, le Maroc est rentré dans la maison

D.
49 ans
D’origine marocaine
Ouvrier agricole
Travaille actuellement dans le bâtiment
Vit à la Bottière

La semaine qui a précédé notre départ était une semaine de fête. Il fallait arroser l’événement. Nous étions plein d’énergies, d’illusions et d’espoirs. Et nous n’avions pas encore vingt ans.

Nous venions du même lycée. Nous étions six garçons.

A Casablanca, lors de la visite médicale, on nous a donné un badge où était marqué O.M.I. (Office marocain de l’immigration), quelques boîtes de conserve pour la route.

J’avais eu mon passeport et mon contrat de travail quelques temps auparavant.

La France, pour nous à cette époque, c’était les films. Gabin, Ventura et Delon à qui nous voulions ressembler. La France était ce que nous aimions sur le grand écran. La télévision n’avait pas encore envahit les maisons, au Maroc.

Je suis arrivé à la gare à quatre heures du matin. Il faisait moins sept degrés. J’avais froid, je venais de quitter un pays frappé, cette année-là par la sécheresse. Je n’étais pas équipé pour affronter la rigueur de l’hiver.

Mais la grande surprise, le grand étonnement, je l’ai rencontré quelques heures plus tard.

Je n’ai jamais imaginé, ma vie durant, que j’allais devenir un ouvrier agricole.

Je ne pensais pas non plus que j’allais atterrir dans un village, en pleine campagne. La France, c’était les cafés, les lumières partout, les voitures et voilà que je suis dans un bled où il n’y a que champs et terres à cultiver à perte de vue et puis surtout le froid et le silence.

J’ai commencé à travailler dès l’après-midi du jour de mon arrivée. De la façon dont j’ai mis les bottes et les cirés, il était évident que j’étais loin du monde de la terre. Le patron m’a demandé si j’avais déjà fait de l’agriculture. J’ai répondu « un peu ». Il a ri. C’était une période plus facile et on avait besoin d’ouvriers.

Le dimanche, on se rencontrait sur la place du village, mes amis et moi, à l’heure où les français allaient à l’église. On s’échangeait des nouvelles du bled. C’était principalement des lettres. Chacun racontait. On était avide de savoir. On guettait la moindre information à la télé. On écoutait des disques qu’on achetait à prix d’or. On pleurait parfois d’émotion et de nostalgie.

Mais surtout, c’était une sensation de grande liberté. Il y avait des bals, le dimanche. On buvait, on dansait. Le lundi, on était tous fatigué, y compris les patrons, la plupart d’entre eux avaient notre âge.

J’ai découvert les caves. Je n’avais jamais vu autant de vin dans un seul lieu. Le dimanche matin, mal réveillé, je regardais une émission destinée aux immigrés, à leur pays d’origine. Si par bonheur, il s’agissait de Fès, on en parlait la semaine durant, jusqu’à l’émission suivante.

Un jour l’un des nôtres est mort dans un accident, fauché par un conducteur ivre. C’était un choc. Un Marocain est passé chez tous les autres répandre la nouvelle. Nous avons décidé de ne pas travailler le lendemain. L’entreprise a eu du retard. Le journal local a relaté l’événement. L’article disait que c’était une leçon de solidarité.

Et puis, il y a eu les mariages. Nous avons été cherché nos femmes.

Nous vivions tous ou presque chez le patron, moyennant la déduction d’une somme de nos salaires ou en échange de quelques heures supplémentaires de travail.

La réception des lettres était un moment de joie et d’angoisse. Quelle nouvelle se cachait derrière l’enveloppe ? Il y a eu des drames. C’est la vie. Mes deux petits neveux sont morts le même jour, empoisonnés après avoir avalé les racines d’une plante sucrée. C’était en pleine période de plantations de céleris. Je pleurais, mon patron pleurait. J’ai pris ma voiture et je suis parti avec ma femme, pour arriver trois jours après au Maroc, jour du recueillement selon la coutume. C’était triste.

Mais les lettres, c’est aussi des choses agréables ou drôles. Agréables quand on annonce un mariage, une naissance. Et drôle, dans un sens, parce qu’on demande constamment de l’argent. Pour toutes sortes de raisons. Elles sont toutes bonnes quand il s’agit de vous demander...

Avec le mariage, on s’est calmé un peu. On ne pouvait pas traîner comme avant et surtout, il fallait se rapprocher de la ville, pour l’école, pour les enfants.

Comme tant de naïfs, j’ai construit une maison au Maroc. Je ne pensais pas rester éternellement un immigré. Nous nous moquions de ceux qui préféraient acheter une maison ici. Pour nous, c’était de la folie, parce que le retour était évident.

Au début, quand nous rentrions au Maroc, nous ne voulions pas montrer les mauvais côtés, la misère. Il y avait la voiture. Bien sûr, les vitres ouvertes et la musique à fond, l’époque des Beatles.

L’été au Maroc, c’est la fête, les retrouvailles, mais c’est tellement la fête qu’on est obligé de rester à la maison qui ne désemplit pas. Chaque fois que j’ai envie de voyager ou même de sortir, ma mère dit « c’est honteux », on vient te voir et tu t’en vas. Et puis chez nous, quand les gens vous rendent visite, ils ne sont pas pressés...

Nous avons tous couru, nous les marocains de ma génération, vers les banques, afin de construire chacun sa maison et nous nous sommes tous réveillés un matin, en nous rendant compte de notre erreur.

La même bêtise concernant la nationalité française. J’aurais dû la demander. Je ne l’ai pas fait, pensant que j’allais de toute manière repartir.

Nous nous imitons beaucoup, il y a de la concurrence entre nous. Nous avons les mêmes cartes de crédit. Nous achetons les même voiture. Si quelqu’un prétend que telle marque a un défaut quelconque, alors personne ne l’achète. C’est comme ça. Si l’un de nous tombe dans un trou, les autres vont venir voir s’il n’y a pas de mal et s’il dit que c’est bien, on s’y jette tous. Nous sommes comme ça !

Les banques ont beaucoup profité de la situation. Ils venaient nous voir au travail. Ils ont fait de l’argent sur notre dos. Maintenant nous entretenons des maisons au Maroc que nous n’habiterons jamais et que nous ne pourrons pas vendre.

Il faut attendre l’âge de la retraite pour pouvoir circuler entre les deux pays.

Les enfants, c’est encore autre chose.

Il y a une chose que je ne comprends pas, j’essaye de comprendre, mais n’y arrive pas. Pourquoi nos enfants à un certain âge, s’arrêtent au milieu du chemin alors que les autres continuent. Ils ont été dans les mêmes écoles, appris les mêmes choses et pourtant à un certain moment ils bifurquent. Non seulement en comparaison avec leurs camarades français, mais aussi et surtout, en comparaison avec les enfants de leur âge, ceux de nos amis ou de nos proches restés au Maroc. Ils réussissent mieux, je crois.

Il est vrai que l’on n’a pas été toujours attentifs. Nous n’allons pas aux réunions de classe. Nous ne participons pas à la vie scolaire. A une certaine époque, nous avons appris à nos premiers enfants qu’ils étaient d’abord arabes. Le système les intègre mieux à présent, ils ne sont pas rejetés.

Nous avons beaucoup vécu dans les souvenirs, les photos, les chansons sur l’immigration, la séparation, etc...

Mais la nostalgie a considérablement diminué quand nous avons amené nos femmes. Avec l’arrivée de nos femmes, le Maroc aussi rentrait dans la maison.


J’ai appris beaucoup de choses

F.
39 ans
D’origine marocaine
5 enfants
Femme au foyer
A été assistante maternelle
Vit à la Bottière

Mes parents étaient séparés et mon père vivait en France.

Pendant les grandes vacances, quand mon père revenait au Maroc, ma mère vivait dans une angoisse terrible. Ma mère avait peur que mon père m’enlève et qu’il m’amène avec lui en France, peur de me perdre à tout jamais, de ne plus me voir.

C’était devenu maladif. Il suffisait de quelques minutes de retard pour qu’elle commence une grande crise. Elle se mettait dans la tête les scénarios les plus fous, les plus improbables sur un éventuel enlèvement.

J’étais tout pour elle. C’est pour moi qu’elle a toujours refusé de se remarier, pour continuer à m’éduquer, à m’élever normalement.

Puis à l’âge de quinze ans, j’ai été demandée en mariage à mon tour et l’inquiétude de ma mère s’est calmée pour quelques temps. Pour un moment seulement parce que mon père s’est senti exclu.

Un jour, il est venu nous voir, me voir en particulier et voir ma belle famille. J’étais venue rendre visite à la famille de mon futur mari qui venait de repartir en France, pour le travail.

Dans le village, mon père cherchait leur maison. Il était venu avec l’intention de faire des histoires, de demander des comptes. Et il avait raison, j’étais tout de même sa fille !

Sa colère est tombée quand il a rencontré des gens qu’il connaissait. On lui a dit beaucoup de bien de cette alliance, de cette famille. Tous le lui disaient.

Ensuite, il a été accueilli comme un hôte. Un vrai. Et sa colère a totalement disparu.

On a égorgé un mouton. On a préparé un festin. Mon père s’est laissé séduire peu à peu. Sa femme aussi.

Cette dernière était d’ailleurs devenue une amie proche de ma mère. Elle, sa rivale, le lien entre mon père et ma mère. C’est elle qui négociait en cas de problème et qui servait d’intermédiaire entre mes parents séparés.

Elle amenait des cadeaux à ma mère, chaque fois qu’elle rentrait en vacances au Maroc. Les deux femmes se confiaient sur les choses de la vie. C’était drôle !

Au cours de cette soirée, les décisions ont été rapides. Tout de suite, on a conclu que la jeune épouse, moi, allait repartir avec mon père. C’était le bon sens. Il allait me conduire jusqu’à la maison de mon mari. J’étais heureuse. J’étais à la fois réconciliée avec mon père et je pouvais en même temps rejoindre mon époux.

Tous étaient contents de cette solution, sauf ma mère, très soucieuse, très méfiante...

J’ai passé quelques semaines, peut-être quelques mois avec mon père. Un jour, on téléphone à mon mari pour lui annoncer notre arrivée.

Il n’avait rien préparé pour nous accueillir, le pauvre, d’autant plus qu’il avait, comme tous les marocains de l’époque, comme beaucoup d’ouvriers marocains, grossi exagéremment l’importance de son travail et de son logement surtout.

Nous ne nous attendions pas à un palace, mais tout de même, entre la réalité et ce qui nous a été dit, il y avait une différence !

Nous étions tous assis sur le même lit, serrés les uns contre les autres. C’était une chambre avec juste assez de meubles pour une personne et encore.

Et puis à un certain moment, le fou rire est arrivé. Nous ne lui en voulions pas. Nous avons beaucoup parlé et nous n’avons pas abordé ce problème.

Et c’est ainsi que je me suis retrouvée en pleine campagne, très jeune encore.

C’est la solitude qui m’a le plus pesé au début. Je ne connaissais personne. Les petites dames d’à côté étaient très gentilles. Elles venaient souvent me voir. Mon français très réduit ne me permettait pas d’engager de grandes discussions. Je répondais par oui ou par non et la nuit, ou quand j’étais toute seule, je pleurais.

Je pleurais souvent. Ce n’était pas la France dont je rêvais. C’était la solitude.

Je faisais des gâteaux, du thé à la menthe et quelques repas, aux ouvriers maraîchers. Le reste du temps était vide.

Puis, le premier enfant est arrivé très vite.

Les enfants m’ont aidée à sortir de la souffrance, de la solitude. L’ école, le bain, la préparation des repas, tout ce qui fait le quotidien de la vie de famille m’a considérablement libérée de l’angoisse de la solitude.

Et puis, ils ont grandi et nous avons été obligés de déménager. Habiter Nantes.

Nantes, la Bottière. C’était le Maroc ou presque. J’ai tout de suite compris qu’en partant de la campagne vers Nantes, vers ce quartier, j’allais au Maroc. Un petit Maroc.

A présent, nous aimons bouger. Nous allons voir les uns et les autres, quelquefois très loin. Nous aimons recevoir aussi.

J’ai appris beaucoup de choses. Je sais conduire une voiture. Je sais plus ou moins parler français. Je fais de la couture et pendant un temps j’ai gardé des enfants. J’aime les enfants.

Ici, à la Bottière, entre femmes, nous nous rencontrons, quelques après-midis chaque semaine, pour le couscous, les gâteaux ou juste pour le plaisir d’échanger.

Le Maroc nous manque. Mais le temps passe plus vite si vous avez une activité. Les vacances arrivent vite.

Je ne crois pas que nous allons revenir vivre là-bas définitivement. C’était le rêve d’une époque. Travailler pendant dix ans et repartir. Nous avons construit des maisons pour cela.

Maintenant nous savons que le rêve s’est évaporé. Nous passerons une grande partie là-bas et une autre ici, quand les enfants auront tous leurs emplois, leurs maisons, leurs indépendances. Parce que c’est douloureux, pour nous, de les laisser seuls, ici.

C’est douloureux aussi de ne pas vivre dans notre pays.

Il y a des couples très vieux, à l’âge de la retraite qui divorcent à cause de cela. L’un ne peut pas vivre loin de sa terre, l’autre ne peut pas vivre loin de ses enfants.

C’est notre destin !

Si on peut vivre six mois dans chacun de nos pays, ça serait bien !


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