La nuit du rhapsode : Benoît Conort

" arc-bouté aux mots adossé aux morts par une forme une manifestation
particulière dans la langue
je l’appelle poésie.
Et c’est cela que peut la poésie. Dire l’immense toujours recommencé
tissage de la voix des morts ; entre trame et drame "

Benoît Conort, Ecrire dans le noir, Champ Vallon, 2006


Que peut la poésie ? Ecrire dans le noir et trouver en elle-même les conditions de son établissement .... S’interroger surtout, sur elle-même, sur son rapport au monde et à l’histoire, sur cette propension de l’homme et plus encore du poète à s’ériger en maître de sa destinée comme de son écriture.

Que peut la poésie ? Repenser la mort, la nouer au cœur de sa pensée, l’admettre comme partie intrinsèque de son écriture. Comprendre sa finitude, accepter sa peur et se reconnaître être pour la mort au-delà des mots.

Que peut la poésie ? S’affirmer paradoxale, aphasie bruyante, présent atemporel, et par l’alliance des contraires, insuffler la pensée des mots aux mots de la pensée. Etablir un lien entre soi et les hommes, parvenir à donner sans même espérer recevoir ...

Que peut la poésie ? Jouer avec les mots, se révéler vive et enjouée, spirituelle. S’amuser de ses faiblesses, se juger sans complaisance ni pathos, sans se départir jamais de son humilité.

Que peut la poésie ? Réunir en un recueil la substance de tous les autres, conserver en son sein les marques de sa naissance comme de son épanouissement. Que peut la poésie ? Ecrire dans le noir pour que l’homme puise en elle sa force et sa lumière. Continuer encore ...

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à lire :
- remue.net avait accueilli un extrait de Ecrire dans le noir, rapsodie de rhapsodie, ainsi que deux fragments plus théoriques
- sur Carrefour des Ecritures, un texte de Benoît Conort, Aimer la langue
- Benoît Conort est membre du comité de rédaction de la revue Recueil


« Lieu clos, espace ouvert à chacun, cela qui remue profondément et que nul n’ose, ne veut, n’accepte de regarder en face. Exhiber est voiler. Voiler, dévoiler ;

Dans ce mouvement tournoyant qui ne voit la terreur d’un être tourbillonnant sur lui-même, n’offrant sa vérité que mouvante, car je suis sans vérité autre que celle de l’écriture, et m’éloigne déjà des lignes à peine sèches ?

Il est plusieurs vérités. Celles, glaçantes, des secrets d’alcôve. Celles, brûlantes, de l’écriture. Celles, quotidiennes, de qui ne comprend pas et ajoute sans cesse, mot après mot, ses questions sans réponse. Celles,

Dans les maladresses de la parole, je me donne pourtant à voir. Mise à nu de celle qui a peur des mots, pour qui les mots ne lèvent pas sans un long combat minant le réel.

Et me sentir si peu réelle au bout du long combat. »
(Au-delà des cercles)

La poésie comme masque posé sur la souffrance, la poésie comme ce qui dévoile et expose, se jouant de ses figurations, nouant en son dire même la difficulté d’être. Figure de papier comme être de parole, le poète arrache du silence la force du dire et s’obstine, malgré tout, à poser sur ses maux les mots de l’impossible. Pour les faire taire en soi, figures de la souffrance, déclinées au possible, et ramenées à l’autre, offertes en représentation pour préserver l’intime.

Figure du dire, du renoncement parfois, lorsque le jeu du je devient insupportable, que la fêlure en lui se creuse et s’amplifie, débordant de son cadre, affleurant sur une page qu’elle emplit d’émotion au-delà même des mots.

« N’ayant plus nom plus désir
Dedans la bouche la parole brisée mots-cailloux corps meurtri
Par ce qui fait défaut l’insupportable creusant les nerfs
Le cri m’éparpille me plie me pille à l’angle des murs
rebondit sur les parois du corps
Dans chaque cellule du corps la rage de se briser d’un seul cri
Continue la bouche immobile ouverte au-delà du souffle »
(Main de nuit).

Cri de l’impossible, tendu vers l’autre, en un geste d’amour, parole portée au vivant pour continuer le dire, ne pas perdre le lien. Figures de l’autre, de l’enfance massacrée, la poésie devenue force de penser.

« Je me penche sur cet enfant. Je lis dans ses yeux la douleur j’entends la solitude dans sa voix.
Qu’il fut seul et qu’il a survécu, au cœur d’une population implacable, cela n’est pas compréhensible. L’étonnant est qu’il a survécu. (...)
Tous savent qu’il n’a pas survécu. Il poursuit ses gribouillages en d’autres lieux, (...) entre les déménagements les mêmes gribouillis, ronds pliés sur eux-mêmes à d’autres ronds accolés jusqu’à ce que la page noircie il n’y ait plus d’espace pour ne serait-ce qu’une respiration. Un autre dira à quelle maladie, quelle folie, rattacher cela. Et si c’était de vouloir vivre ? »
(Ecrire dans le noir)

L’émotion mise à nu, intolérable dire, soutenu au bout de l’impossible, souffrance en don de soi pour pardonner à l’autre. Figures de l’autre, figure de l’enfant, magnifié, célébré, portant en son sein même le refuge et la réponse, le devenir et le présent, l’amour.

« Un enfant se défait dans le rêve des jours
Son rire étincelle sur la pierre noire des villes
De vous à moi son regard n’est qu’un fil
Entre la terre et les étoiles, somnambule léger, le
lien tenu du monde »
(Pour une île à venir)

Figure de l’amour qui vient bercer la mort, et figures de la mort, en boucle de la vie. Figure de la mort qui se rappelle à nous, se dévoilant sans cesse comme figure du destin.
Figures intemporelles conjuguées à l’intime, et angoisse personnelle dévoilée en partage, poésie et souffrance, en douleur d’exister, se lient et se délient dans les figures de style. Figures de la souffrance, figures de poésie, qui masquent et représentent, jouent du dire, du non-dit, s’amusent du figuré.

« La souffrance a trop de chemins trop de formes
je ne compte pas sur la mort je conte par la mort
je ne compte pas sur la mort mais par elle je conte »
(cette vie est la nôtre p 71)

Figure du poète qui efface sa douleur pour la donner à l’autre, et nous apprend à vivre en déclinant ses mots.

bibliographie Benoît Conort
- Pour une île à venir ; éd Gallimard, coll Le Chemin, 1988, prix Fénéon.
- Au-delà des cercles, éd Gallimard, coll Le Chemin, 1992, prix Tzara.
- Main de nuit, éd Champ Vallon, 1998, prix Mallarmé.
- cette vie est la nôtre, éd Champ Vallon, 2001.
- Ecrire dans le noir, éd Champ Vallon, 2006.

Corinne Godmer - 11 février 2006