Sépulture du souffle

Le très discret Jean-Claude Caër publie son troisième livre en vingt ans aux éditions Obsidiane.

Jean-Claude Caër publie peu. Seulement trois livres (tous chez Obsidiane) en une vingtaine d’années. Raison de plus pour être très attentif à ce parcours, d’autant que Sépulture du souffle vient à point nommé nous rappeler combien cette parole, souvent retenue, sait aussi se délier et se montrer forte, nerveuse, précise.

« Il faut sans cesse écrire pour ralentir le cours du temps ».

Il ne s’agit pas de se créer des astreintes nouvelles mais bien de se donner un minimum de répit, de se tenir à l’écoute, de se poser ou de se transporter dans tel ou tel lieu de façon à y éprouver un équilibre, un accord, un partage d’émotions. C’est ce qu’il fait, poème après poème, cheminant des deux côtés de l’Atlantique, de New York au Finistère ou de Little Odessa à Saint-Guevroc en mettant ses pas dans ceux de quelques uns des personnages de sa mythologie personnelle. Il les suit. S’arrête devant des maisons. Celles des « grands disparus » : Melville, Hawthorne, Hopper, E. Dickinson. Puis il passe aux tombes. Et s’y ressource, s’y recueille.

« Dans le cimetière de Woodlawn
Au nord du Bronx
Où reposent Melville, Elisabeth Shaw
Et leur fils Malcolm qui se donna la mort à 18 ans
(...)
Nous errons comme des ombres. »

Jean-Claude Caër arpente un monde « touché par la mort » au moment même où celle-ci (en l’occurence celle de son père) le touche de près. Il y a dans ces pages - où les grands espaces ouverts de Bretagne ou d’Amérique renvoient toujours vers des parcelles infimes - une douleur acceptée, portée par un souffle fragile mais tenace. Son écriture évolue sans concessions. Pas d’envolées, pas d’adjectifs racoleurs. Elle avance clairement, se déroule, suit « la barque des morts » sous la terre et prolonge le périple sans jamais se couper de la réalité et de ses inévitables « passes périlleuses ».

Sépulture du souffle vient, cela n’a rien d’anodin, de recevoir le prix du Petit Gaillon, destiné à soutenir l’édition indépendante et décerné dans l’enceinte du restaurant Kize (rue Gaillon) chaque année, depuis l’incendie de l’entrepôt des Belles Lettres où se trouvaient stockés des dizaines de milliers de livres, publiés pour la plupart chez ceux que l’on appelle d’ordinaire (cet ordinaire-là s’affirmant, du reste, de plus en plus déplacé) ... les "petits" éditeurs.

Jacques Josse - 6 janvier 2006