Robert Caron / Place aux mots de vivants  

Robert Caron anime un "Centre Lecture" à Nanterre -

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Le temps est peut-être venu de modifier radicalement le regard que nous portons. L'expérience, longue, consistant à batailler avec des enfants, des adultes à propos des mots que chacun est capable de coller à la réalité m'amène aujourd'hui à réviser fortement l'éclairage que j'y porte. Il ne s'agit pas d'associer ce qui s'est fait avec ce qui a pu déjà l'être dans la grande bibliothèque des savoirs admis. Ce qui se tente ici, c'est le risque qui découle de ne prendre en compte que la multiplicité des choses faites hors de tout propos académique, de toute thèse établie. Il s'agit de fouiller dans le brouhaha du quotidien, de collecter tous ces éléments disparates qui découlent d'une volonté forcenée à faire jusqu'à l'agitation, de recueillir tous ces éclats de certitudes et de tenter d'en tisser une toile de sens. Autrement dit, je ne sais si ce qui va être dit a déjà reçu l'assentiment de penseurs, je n'ai vérifié aucune filiation intellectuelle. Je ne fais que prendre à pleines mains la totalité des actes posés, des initiatives entreprises pour en tenter un " bricolage " dérisoire mais mien.

1 - De la bêtise de l'humanité

Au risque de paraître caricatural, je me sens dans l'obligation de constater, comme tout un chacun, qu'il n'est pas possible de créditer le mouvement de l'humanité d'une quelconque valeur positive. Le mouvement général de l'humanité va vers plus d'horreur, d'hypocrisie, de mensonge. Et ce ne sont pas les quelques améliorations matérielles du quotidien qui peuvent cacher la prédominance de la course au profit. On ne peut même pas imaginer que l'inversion du regard soit plausible, que le sacro-saint progrès soit une réalité positive qui s'accompagne d'un revers de médaille fait de destruction et de mort. Rien dans l'histoire humaine ne prouve que nous sommes portés par la générosité d'un mouvement qui nous amène vers un mieux, qui matérialise un " progrès ". Force est de constater que rien ne va pour le mieux, que les cadavres s'entassent, que le rapt des richesses est de plus en plus efficace, que la bêtise se pare des atours de la fête, qu'il n'y a pas que la vache qui soit folle, que le quotidien grimace entre un " moi d'abord " et un discours lénifiant décrétant la puissance de " Droits de l'homme ".

Et l'optimisme, cette méthode Coué du complice dans le massacre, se heurte au mur de la réalité. L'humanité accumule lâcheté et perfidie pour le bien de quelques uns, un " quelques uns " qui se pavane au creux de tout dispositif de production de sens. Il suffit pour s'en convaincre de zapper par tranches de 15 secondes sur les différentes chaînes de télévision, d'envisager la pseudo multiplicité de la presse, de se promener dans ce qu'on appelle la littérature pour constater que l'humanité cherche avant tout à nous faire accepter l'inacceptable, qu'elle s'acharne à nous faire passer les vessies de la monstruosité pour des lanternes de progrès.

Discours lénifiants, convenus, standardisés et, au final, les sempiternelles conclusions que, même le Café du Commerce du coin aurait du mal à proférer : " Il faut de tout pour faire un monde. ", " C'est comme ça ! ", " C'est pas si simple ! ", " Il ne faut pas tout prendre à cÏur comme ça ! ", " Il faut "prendre le temps de vivre et ne pas se prendre la tête. " Il est vrai que [@]quand on écoute ce genre de ritournelles, on sait bien qu'elles n'émanent pas de ceux qui souffrent le plus. Elles nous viennent de cette tranche maudite et haïssable de la population qui se trouve juste au-dessus de celle qui ne peut plus rien dire.

L'humanité est exécrable, ou plutôt ce qu'a fait l'humanité est une horreur.

Et si l'on estime que l'on est ce que l'on fait (et non pas ce que l'on dit être), il ne reste pas trente-six solutions : il faut résolument se désolidariser de son discours mensonger, refuser de collaborer à cet abrutissement généralisé, résister à ce mouvement de foule et rester fidèle à cette certitude : l'humanité court à sa perte, court vers la perte des perdants et des perdus, tout en déclarant orgueilleusement et mensongèrement qu'elle veut changer les choses, qu'elle veut inverser la vapeur du massacre, qu'elle souhaite le bien de tous.

2 - L'adulte complice de l'humanité

Si chacun doit se méfier, c'est d'abord et avant tout de sa propre personne, surtout s'il est arrivé à l'âge adulte. Car qu'est-ce qu'un adulte aujourd'hui si ce n'est ce concentré d'acceptation, d'égoïsme et de refus d'entrer en réflexion. Un adulte, disait une enfant, n'a " plus de cervelle fraîche. Si on lui pose une question, il cherche dans toutes les réponses qu'il a déjà entendues. Il ne se fatigue pas. Il répète. Alors qu'une cervelle fraîche n'a pas eu le temps d'entendre beaucoup de choses. Et pour répondre, elle est obligée de faire marcher sa cervelle. "

Cette façon " mignonne " d'envisager la crasse des adultes est malheureusement vraie. Posez un problème à n'importe quel groupe et imaginez de ne noter sur une feuille que ce que vous n'avez jamais entendu. Vous serez surpris de voir que vous ne noterez rien. La main mise du stéréotype est flagrante. Un groupe ne peut plus inventer puisque chacun dans le groupe ne fait que colporter ce qui a déjà été colporté. Comme le disait Bourdieu de la télévision, cette dernière ne parle plus de l'actualité ou de la réalité du monde, elle parle de la télévision. Tout son discours ne consiste pas à creuser la réalité mais à envisager comment les autres télévisions parleront de cette même réalité. Elle ne se positionne pas sur l'examen de ce qui se passe, elle prend appui sur un discours de discours.

L'adulte " perroquette " en permanence. Et les groupes se constituent en fonction des origines du mot d'ordre initial.

Il ne viendrait à l'esprit d'aucun adulte d'imaginer qu'il a, avec d'autres et à partir de ce qui se vit la responsabilité de construire le sens qui ferait coller au mieux les différents éléments épars qu'il a pu collecter.

L'adulte d'aujourd'hui n'envisage pas (plus ?) qu'il peut être l'expert de sa propre vie. Il ne considère plus qu'il a à amasser des données, à les classer, et à tenter avec d'autres d'imaginer, de créer la cohérence qui peut exister entre ces éléments. L'adulte d'aujourd'hui a tout délégué au " spécialiste attitré " : psychologue, sociologue, universitaire de tout poil...

Ces derniers vous font état en quelques minutes de journal télévisé de leurs conclusions. Chacun gobe et fait sien ce " jugement dernier ", cette " analyse d'analyste " tout en s'évitant soigneusement de réfléchir à la façon dont tout ça a été pensé. Ne communiquer que sa conclusion tout en se cachant sur la méthodologie employée, sous prétexte que l'on a été " estampillé " spécialiste, c'est inciter chacun à se défaire du travail de vérification, de confrontation, de bagarre avec une recherche de cohérence.

L'adulte délègue sa faculté de penser aux penseurs des facultés. Ce faisant, il perd aussi de cette agilité, de cette mobilité intellectuelle qui lui serait nécessaire en cas de coup dur. Que l'adulte soit confronté à l'inexplicable ultime, je veux parler de la mort (puisque la vie, la raison de la vie est depuis longtemps un problème réglé par d'autres), et vous le verrez aussitôt pris en charge par la collectivité qui se fera un plaisir de dépêcher une " cellule de crise " ou une " équipe de psychologue ". Là encore, l'adulte se voit priver de la nécessité de créer du sens sur de l'insensé, de l'insoutenable. Là encore, il est pris en charge par le bien pensant collectif lui évitant ainsi d'en arriver à tirer des conclusions qui seraient préjudiciables au projet collectif : faire en sorte que les choses continuent à être ce qu'elles sont. Laisser l'adulte face à une nécessité de donner sa propre réponse, c'est aussi prendre le risque de réponses que le mouvement général de l'humanité ne peut accepter.

L'adulte, alors, s'agglutine à d'autres autour d'incantations qui ne sont rien d'autres que des réponses préfabriquées par l'humanité qui ne cherche avant tout qu'à préserver la direction de son lamentable cheminement. " Ainsi s'exerce la cruauté terrifiée des victimes en bande ". (Pierre Péju, " Naissances ")

L'adulte établit ainsi chaque jour sa co-responsabilité au massacre perpétré par l'humanité. Certes, par moments, quelques éclairs de vie vivante éclairent son visage, adoucit son apparence. Mais, on ne peut être dupe très longtemps. L'instinct grégaire de l'adulte reprend très vite le dessus. Il ne supporte pas l'isolement qui accompagne ces quelques miettes de vérité, de faiblesse, de sincérité.

3 - Où le propre de l'homme devient la saleté de l'homme

La parole étant considérée comme un " propre " à l'humain, force est de constater, aujourd'hui, que le mot n'a plus que le poids de l'autojustification ou de l'insignifiance. En d'autres termes, soit la parole concourt à rassurer l'adulte et l'humanité sur sa pseudo grandeur soit elle est rejetée comme insignifiante et sans intérêt. L'important est que le mot rassure sans pour autant assurer. Le mot doit faire mentir la réalité, enjoliver le massacre et enrober l'inadmissible dans des souhaits, des promesses, des déclarations d'intentions qui sont constamment démentis pas les faits. Il est fréquent de constater que le mot ne porte pas, qu'il passe par une oreille et s'enfuit par l'autre. Les mots sont jetés en l'air, en vrac, dans l'immense sac de la " communication ". Ce qu'il s'agit de faire, ce n'est pas de nommer les choses, mais de faire du bruit avec sa bouche. Le mot n'est pas fait pour être entendu et modifier l'attitude, le geste ou l'orientation. Le mot n'est pas acte, il doit accompagner la lâcheté généralisée, border chaque soir le dégoût de ne pas faire ce qu'il faudrait, soutenir chaque matin l'absence de volonté à changer les choses.

Le langage s'est réduit jusqu'à ne contenir qu'un grandiloquent à la mesure de la veulerie ambiante. Nos gouvernants nous distillent des " Droits de l'homme " tout en négociant, en sous-main, des ventes d'armes. Les amoureux se lancent des " Je t'aime ", que le temps transformera en mensonge. Les parents fabriquent des " Père Noël " aux enfants pour les installer le plus longtemps possible dans un monde de rêves et de fêtes tout en se donnant le beau rôle du désintéressement. Les riches transforment leur enrichissement exponentiel en " nécessités économiques ". L'adulte prend à son compte le mot (d'ordre !) de l'humain pour amener chacun à oublier que le mot n'a été inventé que pour transformer le monde.

Le mot est mort puisque l'adulte/humain s'engage à cautionner la mort organisée, la mort planifiée, celle qui régit chacune de nos journées et qui fait que nos vieux sont si tristes, si gris, si fermés. Comment expliquer la tristesse des vieux si ce n'est par la prise de conscience qu'ils ont collaboré, durant des années, à l'immense massacre, out tout au moins qu'ils n'ont pas levé le petit doigt pour le freiner ?

Cette mise en vide du mot, cette mise à mort du mot s'accompagne d'un dénigrement systématique du mot qui tente encore de vivre, qui remue encore.

L'humain stigmatise alors tout mot hors corpus. Celui du marginal qui hurle l'inadmissible. Celui de l'enfant qui profère des maladresses assassines.

Celui du poète qui a décidé de ne plus se mentir.

Je suis un adulte. J'ai souvent, trop souvent, la faiblesse de recourir aux mots morts des morts. Mais la vie que j'ai menée malgré moi et le travail que je tente de plus en plus volontairement me mettent en contact avec les mots des vivants.

4 - Place aux mots de vivants

Chaque jour, je bataille avec des petits d'homme sur les mots qu'ils tentent de mettre sur la réalité. Je bataille car fréquemment, ils mettent en avant l'attitude que les adultes morts ou mourants leur ont insufflé. Car chacun le sait et le fait savoir : un enfant ne pense pas, un enfant ne cherche qu'à jouer, un enfant a des réactions incontrôlées, un enfant est un enfant.

L'adulte a créé cette catégorie pour l'empêcher de lui faire trop de mal. Il a stigmatisé le petit d'homme dans la catégorie du " pas fini ", du " en devenir ". Pourtant, ce même adulte sait bien quand il regarde un nouveau-né tout ce que ce dernier porte de puissance : " un être vivant, petit mais humain, fragile mais imposant, tellement neuf que presque inquiétant ". (Pierre Péju, " Naissances ")

Et cet inquiétant du nouveau-né, cette puissance et cette humilité, cette petite boule d'énergie, il n'aura de cesse, cet adulte maquillé en parent, d'en minimiser l'apport, la place. Tout adulte se trouve ratatiné dans sa médiocrité devant ces yeux qui absorbent le monde, devant ce condensé de violence à vivre. Il lui faut alors rendre fragile cette force, infantiliser ce petit bout d'homme qui n'est que trop dans la vie, que ça en devient indécent. Année après année, le petit apprend les mots vides, intègre ce rôle qu'on veut lui faire prendre. Il transforme sa puissance d'exploration, de travail, de tâtonnement en " jeu ". L'enfant devient joueur alors qu'il n'était qu'un être résolument plongé dans l'immense travail de la vie.

Certes, quelqu'un comme Freinet peut bien dire que " l'enfant ne joue pas, il travaille ", l'adulte ne veut pas l'admettre sans admettre aussi que lui-même n'est plus immergé dans la vie.

Quand l'enfant nous arrive à l'école il lui reste encore des restes de son passé de " travailleur de la vie ". Heureusement ! Et lorsqu'on le met dans l'invitation à explorer le sens qu'il donne aux choses, le sens qu'il donne aux mots, le demi vivant que je suis se trouve confronté à la vie. La pratique du journal quotidien, cette vigilance à refuser l'attitude brouillonne et désordonnée du personnage " enfant " que l'adulte lui a confectionné, cette nécessité de retrouver et solliciter le " vivant " des origines de la naissance redonne alors une puissance au mot.

Si Rancière nous faisait état de l'idée de génie de Jacotot postulant " l'égalité des intelligences " force est de constater que le produit de l'intelligence de ces " vivants " a une puissance que seuls quelques poètes ou philosophes souvent minimisés ont pu produire.

Je ne peux admettre que ce que produisent ces vivants-là puisse être qualifié de " bon mots ". Ils ne deviennent et ne sont bons mots d'enfants que pour ceux qui ont déjà plus d'un pied dans la tombe. La preuve ? C'est que ces mêmes juges adultes sont incapables, à la fois d'entrer dans cette même dynamique de production et qu'ils sont tout aussi incapables d'en prouver le désintérêt.

L'enfant n'est pas roi parce qu'il est enfant mais parce qu'il possède encore ces mouvements brusques de vie. S'il y a un intérêt à le côtoyer, lui comme d'ailleurs ceux qui n'ont pu encore s'établir dans cette stabilité de complicité à ce qui se fait, c'est parce qu'il est encore capable de profiter et faire profiter de son statut de " vivant " en parcourant le terrain inexploré de l'intelligence en mouvement.

Ainsi, le pédagogue, l'adulte doit avancer avec toute l'humilité et le profond respect que requiert sa nature de demi-mort face au vivant. Je ne peux imaginer qu'un enseignant n'avance au milieu d'eux qu'avec ce silence respectueux et inquiétant qui suit toute naissance : " Mais durant ces frêles minutes qui suivirent cette naissance, et seulement durant ces minutes-là, on eût dit que chacun, du fond de sa solitude, du fond de sa douleur chantonnait malgré tout quelque chose et que ce chantonnement représentait l'unique et ultime contact entre les êtres humains... ". (Pierre Péju, " Naissances ")

Au diable l'attitude hautaine de celui qui pense penser, de celui qui croit savoir qu'il sait. Approchons la vie avec le peu de ces vivants rescapés et profitons, participons au bouillonnement de sens qui surgit de leurs batailles avec le mot. Cessons de jeter un regard attendri ou incrédule sur leurs productions et jetons-nous avec eux dans ce mouvement pour dire, écrire, comprendre hors de ce qui se dit, s'écrit, se comprend.

 

Robert Caron

26 décembre 2000