Marina Salzmann | EN CACANIE (2/3)

31 juillet
La dernière nuit à Budapest m’a semblé s’étirer à l’infini. Elle était ligne noire, qui s’allongeait, se tendait, jusqu’à craquer en segments diffractés, en arabesques magiques que j’ai retrouvées peu après sur les grandes verrières de la gare et sur le plan déplié.
Me voici dans le train pour Vienne et de nouveau des heures glissent derrière la vitre et sur les territoires soudés les uns aux autres avec un naturel que souligne la courbe du Danube. Cette cohérence géographique sonnait comme un augure et l’empire fut inventé. Alors que les paysages défilent, il me semble prendre la mesure de la nostalgie qu’éprouvèrent Roth, Zweig, Musil et tant d’autres à sa chute.
Dire que le nouveau montage de nations censé aujourd’hui protéger nos existences disparates semble tout aussi fragile.
Joseph Roth, dans La Marche de Radetzky, décrit la fin comme une fête. Des lampions avaient été accrochés aux arbres dans la forêt plusieurs jours à l’avance. Des sentinelles veillaient pour que rien ne se gâte sous la pluie. Tout semblait parfait : les deux orchestres de danse invités ; les uniformes moirés, frangés d’or, écarlates, triomphants comme des notes de trompettes ; les dames aux immenses chapeaux où se nichaient fruits, oiseaux, petits renards et dont les robes chatoyantes soulignaient leurs sinueux contours de lianes. Mais voilà : l’orage éclate. Au même instant, on annonce que l’archiduc est mort à Sarajevo. Sous les serpentins et les confettis, personne ne peut d’abord le croire. Les deux orchestres jouent presqu’en même temps la même marche militaire ou la même czardas. Le tonnerre gronde. De grosses gouttes commencent à tomber. Les invités sont tellement ivres qu’ils demeurent figés dans la pluie de plus en plus intense. Les musiciens restent là aussi, sans mouvement, sous le déluge, leurs instruments dans les bras. Quelqu’un brandit en l’air son pistolet, peut-être même qu’il fait feu. Si l’héritier du trône est mort, c’est la fin de ce temps. Il n’y aura plus ni fanfares, ni uniformes. C’est pour cette raison qu’ils restent plantés là dans leur sidération. Puis, tant qu’à faire, les deux orchestres se remettent à jouer. Ils jouent tout leur répertoire une dernière fois. A présent, les tempo déraillent, se contredisent. Les costumes se déforment en ruisselant, les manches de dentelles pendent alourdies, les chapeaux sont lamentables. Tout dégouline. Les pieds se tordent dans les escarpins, les ourlets des beaux pantalons rouges trempent dans la boue.

Entrée en gare. Les quais lisses, les rampes astiquées, la signalisation efficace de la municipalité. Budapest et Vienne ont un air de famille, mais l’Autrichienne est repeinte de frais, aménagée tout confort pour cycles et piétons. Et d’écriteaux en ascenseurs, voici la réception d’un hôtel frugal par idéal écologique. Non loin tourne la grand-roue du Prater.

1er août
Le grand peuplier II est une œuvre peinte par Gustav Klimt en 1902. Au format d’un grand carré, comme la plupart des paysages de cet artiste, elle présente un cadrage novateur pour l’époque. Le vide d’un ciel orageux où les nuages mêlent leurs encres occupe la plus grande partie de la toile. La seule autre masse importante est évidemment l’arbre du premier plan. Le scintillement sombre de son feuillage, la glorieuse verticalité du peuplier forment avec le ciel immense un contraste inflexible. Derrière lui, dissimulée en partie, une file d’arbres de même essence disparaît dans le contour de la route. La plaine grise et jaune s’étend indécise jusqu’à la ligne crayeuse de l’horizon que coupent au loin deux arbres dépareillés, chétifs, isolés comme des rescapés. Il y a devant le grand peuplier une chapelle blanche au toit plongeant, minuscule par rapport à l’arbre gigantesque. Une tempête se prépare.
Pas de signature. Le tableau n’était pas à vendre. Le peintre le conserva toute sa vie, le tenant bizarrement pour son œuvre la meilleure.
L’arbre qui lui avait servi de modèle ombrageait la Seehorkapelle à Litzlberg au bord de l’Attersee. Il fut foudroyé quelques années après avoir servi de modèle au peintre.
Le 6 février 1918, Klimt mourut de ce que l’on appelait alors une attaque .
La tempête prête à faire rage dans le ciel de toile du grand peuplier II semble figurer par anticipation aussi bien la fin personnelle de Klimt que la fin de l’Autriche-Hongrie et l’éclatement de la première guerre mondiale. On peut imaginer que le peintre sentait que ce tableau contenait le chiffre de son destin et touchait à ce qu’il avait de plus personnel. Mais savait-il que le présage atteignait également l’Histoire ? La fin de la Cacanie, comme l’appelait Musil, est un effet de réel collatéral. Certaines œuvres sont visionnaires à l’insu de leurs auteurs. Comme si le futur à travers elles poussait de toutes ses forces, voulait trouer la toile ou la page pour faire parvenir ses messages. Mais les prémonitions n’infléchissent pas le cours des choses.
J’aime penser que le grand peuplier II de Klimt est en quelque sorte son seul autoportrait. A mon avis, il devait ressembler à cet arbre, géant tranquille en train de regarder le monde de tous ses yeux de feuilles peintes.
Mais la plus parfaite correspondance du personnel et de l’universel, Klimt me semble la réaliser dans son tableau le plus célèbre. Le Baiser du Belvedere met en scène un instant particulier pour chaque être humain, un point central de nos vies, que nous l’attendions encore ou qu’il soit derrière nous. La vision du Baiser nous transperce comme la nostalgie même et transfigure de sa lumière d’icône l’arc entier de notre existence. Dans le Baiser, toute altérité effacée, nous sommes rendus à ce qui nous constitue au plus profond de nos sensations, aux origines du langage, à la jonction de l’âme et du corps. Par la vision nous nous dédoublons en nous-même et dans le couple du tableau. Nous sommes ces deux visages sur la toile. Ces lierres, ces pluies de pétales et de fleurs, ces lumières jouant autour de nous et transformant nos vêtements en un seul manteau d’or qui nous nimbe, nous le reconnaissons comme une expérience personnelle. Nous comprenons alors que notre vie, aussi simple, aussi solitaire ou misérable qu’elle soit, possède en son centre, troué comme un chas, la pointe fléchée de sa propre transfiguration.
Je tombe ici comme souvent dans un excès de lyrisme que je devrais peut-être m’interdire... Mais il me semble déceler en ce Baiser du Belvedere, comme dans l’église de Saint Matyas, des antidotes au poison du malheur, à ranger dans la trousse de secours des remèdes universels.
Que rien ne détourne de l’infini un oeil avide de géométries et de fleurs.

2 août
Courir la ville. Ses ponts m’appellent, réveillent en moi la joie primaire de traverser. C’est la forme élancée du pont qui me jette au-dessus du fleuve, après m’avoir donner envie d’accélérer. Ensuite, la ville me happe vers son centre, m’entraîne dans le lacis des rues qui se resserrent, elle trace autour de moi ses anneaux magiques. Je déchiffre sur les premiers bâtiments d’Otto Wagner comme sur ceux d’Hundertwasser un discours qui n’est pas qu’architectural et que j’enroule comme un fil sur une navette de mémoire. Les façades proclament la primauté de la courbe et de la couleur, transmettent la passion du détail et du singulier, inventent une humanité enchantée qui croit pouvoir se protéger du mal par le projet qu’elle est capable d’élaborer. Ci-gît peut-être un langage qui aurait pu nous sauver. Je ne comprends pas que cela n’ait pas été suffisant. Je ne comprends pas, c’est aussi la phrase que Joseph Roth répète sans cesse durant les derniers mois de sa vie, et celle qu’il met dans la bouche de son narrateur, dans un livre qui a pour titre le nom d’un tombeau.
Par où commencer à voir ? Le monde est immense, il s’étend sans fin, et pourtant le moindre caillou me le cache en entier. Chacun de ses recoins est hanté par d’anciennes maisons, des garnisons d’autrefois, des postes-frontières abolis, l’orgie infinie et sanglante des bourreaux. Il est tout agité du fantôme de lui-même. Parfois pourtant je m’arrête sur une image ou un poème qui me saisit : c’est parce que le monde semble y être contenu tout entier.
Comme dans certains des tableaux d’Egon Schiele.
Celui-ci, je l’ai sous les yeux au musée Léopold, et puisqu’il est comme le monde, je ne sais par où commencer à le décrire. Alors je vais regarder comme on lit, en commençant en haut à gauche...
Voilà. D’abord il y a du noir...Ce doit être la nuit... Je la suis jusqu’à cet écheveau amorphe de cheveux sombres qui encercle, comme l’eau le ferait d’une île, le visage penché de la mère... Le visage est une surface oblique et grise... Les yeux sont fermés mais laissent échapper de sous les paupières un éclat laiteux... Les traits creusés, le front crispé semblent avoir mille ans...S’y concentre toute la douleur du monde, mais ce n’est pas une pietà, parce que c’est elle, la mère qui est morte et non pas l’enfant, au-dessus duquel cette tête s’incline... Du noir encore entoure le petit. Ce noir : une couverture épaisse ? Un manteau ? Non : juste du noir... L’enfant est, lui, tout éclairé, encapsulé au centre de l’image, comme dans une gousse entrouverte ou derrière le hublot transparent d’une sorte de scaphandre... On voit son visage doré, sa bouche rouge, des yeux au longs cils qui s’ouvrent et deux petites mains aux doigts écartés en étoile, comme pour un salut au spectateur... Je parviens maintenant au bas de l’image. L’avant-bras de la mère referme le cercle que sa présence dessine autour de l’enfant... Sa main est grise et noire, les doigts comme des branches sèches... Elle est posé sur l’enfant comme si malgré la mort, son corps gardait une trace du souvenir d’être mère. La mère morte est un tableau de 1910.
C’est en 1918, quelques mois après Gustav Klimt, trois jours avant Egon Schiele, qu’Edith, sa femme, enceinte de six mois, meurt de la grippe espagnole.

3 août
Agathe m’a donné rendez-vous dans une pâtisserie près de l’Opéra. Chez nous ces commerces s’appellent pompeusement à l’anglaise des tea-rooms, tentant d’y gagner sans doute quelque élégance. Aucun de ces faux-semblants à Vienne, où une pâtisserie est une pâtisserie et où personne n’a honte de recouvrir son café de crème fouettée. Dans celle où nous nous retrouvons, tout est rose : de la caisse au tablier des vendeuses, du carton dans lequel on vous ficelle vos parts de Sachertorte aux nappes et aux serviettes. On a pris place sur l’une des petites tables roses disposées sur le trottoir et Agathe allume une cigarette. On commande un café à une dame rose du serre-tête aux chaussures. Tout ce rose rosit les joues d’Agathe. Et puis quand elle parle de Vienne, son visage s’anime et se lisse de l’intérieur, comme un gant dans lequel on aurait glissé d’un coup toute une main. J’aimerais savoir parler ainsi de la ville où je vis, pour laquelle j’éprouve des sentiments ambigus. Je la questionne un peu au sujet de la politique en matière d’aménagement ou d’immigration. Elle me confirme que Vienne n’a pas beaucoup à voir avec le reste de l’Autriche.
La journée promet déjà d’être caniculaire. Agathe me donne des conseils pour les transports publics, les musées à visiter et des adresses de restaurants dans lesquels je pourrai échapper à la Wienerschnitzel. Elle m’invite à l’accompagner le lendemain dans une petite station balnéaire sur le Danube à une quinzaine de kilomètres de Vienne. Il me faut secouer le charme dans lequel la grande ville déjà m’enferme pour accepter.

4 août
Agathe est une sirène, elle se baigne, se sèche au soleil, se rebaigne et chaque fois elle défait son chignon et mouille ses longues boucles d’argent doré. Sinon ce n’est pas pareil. Dans le beau Danube sauvage et frais, ce qu’elle préfère, c’est nager à contre-courant, mais on peut également se laisser emporter pour échouer en aval et revenir à pied. On a étendu nos serviettes sur la plage de gros galets. On regarde passer sur l’eau toutes sorte d’équipages, péniches, petits paquebots de plaisance, ski nautiques, canots gonflables en forme de licorne ou de flamant rose. Ils scandent le temps de cette belle journée qui s’égrène ainsi en fantaisistes apparitions. Derrière la plage, les petites maisons de bois sur pilotis du Strombad semblent veiller sur nous comme des sentinelles qui auraient renoncé à porter leur uniforme et se seraient parées des couleurs et des motifs les plus variés, une fois chassés les officiers nazis qui à l’époque les avaient réquisitionnées. On peut en devenir propriétaire mais non pas acquérir le terrain sur lequel elles sont construites, explique Agathe. Elles sont jolies, et le plus souvent très bien aménagées. Il y a même des personnes qui y résident en permanence alors qu’au départ ce ne sont que des cabanes de plage. Mais il faut être courageux et philosophe en ce cas : régulièrement le Danube déborde, les inonde et détruit tout ce qu’elles contiennent.
On va rentrer tard par le train. Une ancienne cabine téléphonique sur le quai a été remplie de vieux livres à donner. Parmi les romans à l’eau de rose on trouve une vieille édition du journal d’Anne Frank illustrée de photographies. Il y en a beaucoup que je n’avais jamais vues. Je convaincs Agathe de l’emporter, elle qui n’a pas lu ce livre. Anne Frank serait devenue écrivaine si elle avait vécu. On voit dans son journal ce qu’est l’enfance d’un grand talent. Quelques pas plus loin, nous découvrons près des rails, un étrange jardin en miniature auquel je n’avais pas prêté attention à notre arrivée. A cause de l’éclairage orange que jettent les réverbères de la gare, les plantes, qui ne dépassent pas notre taille, semblent grises, comme recouvertes de cendre. De petits chemins sinuent entre les buissons bas. Ça et là pointe une longue tige fatiguée surmontée de fleurs pâles. Belles de nuit, peut-être. Dire que nous nous promenons dans ce jardin pourrait sembler exagéré vu sa taille, et pourtant les ténèbres l’élargissent et de touffe d’herbe en arbuste, on a l’impression de s’enfoncer dans l’inconnu. Je me souviens qu’enfant je jouais à éprouver cette sensation mystérieuse en marchant sous une haie du jardin. Je jouais… c’est à dire que je faisais semblant d’être dans un lieu d’aventures. Maintenant c’est mieux. Inutile de feindre. La sensation s’impose. Dans un contour, on trouve un minuscule banc de bois qui paraît nous inviter à nous asseoir pour tenir un conciliabule. Nous ne pouvons lui refuser cela. Nous nous asseyons... Et si cela allait nous transformer ? Ou nous transporter ? Pourvu que ce ne soit pas à une époque semblable à celle d’Anne Frank. Nous distinguons maintenant d’autres sièges, des plots de bois en fait. Pour ma part, j’aurais bien envie de m’asseoir un petit moment sur chacun d’eux pour les essayer comme dans certains contes… La nuit les objets semblent s’animer d’intentions : il vaut mieux se les concilier. Une lune un peu limée sur le côté couronne le jardinet où se dissimulent encore quelques cactus en pot et un nain de jardin. Un oiseau pépie dans la haie, jaune comme une pièce de monnaie. Serait-ce le canari survivant du vieux serviteur de La Marche de Radetzky ? Il chantait pendant que le domestique mourait en fixant du regard le portrait de son ancien maître, un héros de la bataille de Solférino. Et ce héros, pourtant mort depuis longtemps, mourait encore un peu plus avec son vieux serviteur, seul à se souvenir de lui de son vivant. Le visage peint du tableau, assombri par des décennies de poussière et la fumée du tabac, paraissait brunir encore un peu. Les traits du héros se brouillaient entre les limites bien droites de ses favoris. Son regard qui autrefois effrayait les enfants du haut de la bibliothèque était devenu aussi terne que celui d’un aveugle.

5 août
Dans le train, direction Salzburg.
On entre toujours dans les villes par ce portail qu’est leur nom. Et c’est aussi ce qui nous reste d’elles, avec photos et souvenirs lorsqu’on les quitte. Je dis Vienne et la ville entière se roule en boule dans la sonorité de la syllabe unique et dorée qui l’enveloppe comme le papier brillant d’un bonbon. (Tandis qu’une cosse ligneuse et rêche aux rainures compliquées comprime Budapest, chiffonnée comme une noix). Je dis Vienne, et par cercles concentriques je remonte vers le point d’origine d’une spirale : d’abord, au plus large, la grande Ceinture se referme sur le Ring, puis le Ring entoure le Graben, enfin le Graben contient, disons, le Bräunerhof, café préféré de Bernhard. Parce que là, sur une table entourée de vieilles banquettes brunes, entre les murs jaunis décorés de miroirs ovales qui mille fois reflétèrent la silhouette du grand écrivain et où flotte encore le parfum des cigarettes fumées jadis, là donc, au centre exact de la spirale, en guise de premier remous ou de boucle originelle, trône une tranche de strudel aux pommes garnie de crème fouettée.

La distance est trop importante pour que j’en distingue le cours mais, jusqu’à Linz, le train roule parallèlement au Danube. Ce fleuve, auquel dans mon enfance la valse célèbre de Strauss avait préparé par anticipation son lit placide et bleu, traverse une dizaine de pays dont il symbolise aussi bien leur communauté géographique que leur stupides bisbilles et leurs égoïsmes d’enfants gâtés. J’éprouve de l’admiration pour ce géant, une amitié n’en est pas moins véritable, n’est-ce pas, de n’être pas réciproque ? Je pardonne au Danube d’ignorer mon nom, puisqu’il sait tout refléter les jours de calme et qu’il abreuve ses rives avec une générosité qui ne fait aucune exception.
Et s’il est trop éloigné pour que je le voie, je sais par la carte géographique de mon téléphone, que bientôt le dernier point de soudure sautera. Nous divergerons alors à quarante-cinq degrés, comme des yeux qui louchent, comme les doigts d’une patte de poule d’eau, comme les branches des étoiles, ou celles des arbres… Qu’est-ce qui encore diverge ? En faire une liste adoucira la tristesse de la séparation.


Lire la troisième partie de ce texte.

5 février 2020
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