| Patrick Chamoiseau / Livret des lieux du deuxième monde | |
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ce
texte a été mis en
ligne sur remue.net en octobre 1999... je me souviens de l'avoir
dit à haute voix, à l'automne 2001, à l'IUFM
de Fort-de-France, pour 18 stagiaires, avec pour bruit de
fond le vent de mer dans les persiennes en ciment, en présence
de l'auteur, à mes côtés, mais qui refusait
de lire... drôle de moment, d'auteur à auteur, même
si cela permet d'abord de dire son respect et bien plus, peut-être
même, mais je ne lui aurais pas dit en face, une fraternité le dossier
Patrick Chamoiseau de remue.net |
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Déborah
avait tracé des phrases un peu curieuses, comme rédigées
sous un mode hypnotique. Les verbes étaient rares, les prépositions,
les conjonctions et les ponctuations étaient inexistantes.
Quant à leurs sens même, en bien des fois ils me semblèrent
mieux relever du délire que de la description. Je dus tout
reprendre moi-même en une sorte de traduction, qui aplatissait
tout, mais qui me permettait de mieux imaginer cette sorte de fièvre
mentale, cet état qui possédait le jeune bougre et
l'ardente Déborah. Principe : Il est un deuxième monde. La bestialité de la nature humaine nous le dissimule. Ce n'est pas un continent. Et ce n'est pas une île. Ce n'est pas un de ces endroits que les hommes ont cerclés de frontières et ombrés de drapeaux. Ce sont des Lieux. Et ces Lieux se composent de côtés. Corollaire : Le côté est toujours en interface entre le premier monde et le monde deuxième. Cette interface est incertaine. Un -- Il est le Lieu de falaises silencieuses, creusé de niches d'oiseaux qui vivent au sol et s'envolent pour dormir. Il s'étale au bord d'un lagon de mer verte, où marcher dans l'eau devient l'offrande faite à leurs rêves. Ceux qui y vivent mangent des oeufs que des poissons leur déposent sur l'écume des marées. Ils en font des souskays et des soupes à base d'algues qui fécondent aux pleines lunes quelques-unes de leurs vierges. Ils n'ont pas de langue à défendre et ont dressé au centre de chaque case un autel où un dieu -- que nul n'adore et dont on ne sait rien -- est à jamais absent. Le Lieu de falaises silencieuses se trouve peut-être à hauteur des mers chaudes ; ou au débouché très nourrissant des courants du Gulf Stream. Les grands pêcheurs doivent le connaître. Sarah lisait la Bible sans y chercher un Dieu. Côté : Ils ont planté une porte, grande ouverte sur les vents, en plein dans une savane de roche. Et ils s'y rassemblent pour fumer des vessies de requin desséchées au soleil. Sarah parlait aux vents. Côté : Les femmes, certains soirs, se mettent à murmurer, juste pour souligner l'immense silence des hommes. Elles possèdent le mystère du murmure. Sarah parlait aux vents. Côté : L'autel reste vide. Pas un ne le regarde. Sauf quand un de ces oiseaux qu'ils refusent de nommer, vient s'y protéger d'un coup de vent, ou d'une pluie phosphorescente dégringolée du Nord. Sarah voyait toutes choses avec exaltation. Côté : Ils apprennent aux enfants le sens de la marche. On ne marche pas pour se déplacer, aller, explorer, conquérir: on marche pour s'installer en soi, et pour approfondir. Sarah allait sans cesse et allait loin en une libre fixité. Deux -- Il est le Lieu des grands arbres. Les peuples habitent en eux. Ils ont creusé leurs troncs, et arrangé leurs branches. Ils se nourrissent de leur sève et consomment en toutes sauces et manière leurs feuilles, leurs fleurs, l'éponge de leurs écorces. Ils ont une écriture dont l'orthographe change au bon gré de leurs songes. Et cette écriture dit : Nous, gardiens de la terre et surveilleurs du ciel, et fils direct des sèves au coeur croisé des feuilles. Leur inconscient est une fleur d'ombre connue du grand soleil. Aucune nuit ne s'ouvre en eux. Rien ne les surprend et rien ne les effraye, car chacun de leurs rêves est ciselé à paupières grandes ouvertes pour qu'il demeure matière primale de toutes choses possibles. Ce Lieu se trouve dans un sable de désert où les sources d'une eau fraîchie sont extraites de racines. Ils appellent ces racines : Le fixe-qui-court. Sarah vivait au rêve.
Sarah célébrait toutes les plantes.
Sarah n'était ni mère ni fille Et son nombril s'était évaporé...
Sarah semblait une brume qui aspirait le monde.
Sarah s'instituait en offrande.
Trois -- Il est le Lieu d'une ville de terre. Les peuples ont disparu là-dedans. Ils ont oublié les mythes des origines et vivent avec le sentiment qu'ils proviennent de partout. Ils disent que le but de leurs routes est la route elle-même. C'est pourquoi ils ne les empruntent jamais. Ils vivent dans des lumières qu'ils fabriquent avec des pierres transparentes et des poignées de bêtes-à-feu. Mais ils considèrent ce métier inutile. Pour eux, seul le regard peut éclairer l'obscur. Ils parlent des langages qui changent à chaque pleine lune, et rappellent de vieux lambeaux de langues. Ils ne connaissent pas ces langues : ils les désirent en les imaginant. Ils se tiennent la main pour dormir, et le jour, ils exercent leur esprit à s'en aller très loin en rassemblant tous les endroits qu'ils peuvent imaginer. Ils errent sans fin, immobiles dans une fraternité qui les rassemble, et libère. Pas frères de sang, mais frères dans la pratique du loin. Les peuples bâtisseurs soupçonnent leur existence. Les peuples mystiques les devinent. Les peuples nomades les prennent pour des cousins. Sarah semblait un petit arbre dont le feuillage serait le ciel.
Sarah se levait quand la pluie et la terre se mêlaient.
Sarah s'exposait à la foudre des orages et revenait de là avec un autre regard.
Sarah disait que la beauté d'une route était de ne pas arriver.
Quatre -- Il est un Lieu ouvert aux quatre vents. C'est un plateau de calcaire et de palmiers royaux. Les peuples y vivent en regardant les horizons, et disent voir en même temps le soleil et la lune, l'eau dormante et le feu. Ils fondent l'avant avec l'arrière, ils soupèsent le futur en soulevant le passé, et ils célèbrent leur vie dans la pénombre des tombes. Ils prétendent rassembler leur esprit en le maintenant toujours dans une grande dispersion. Sarah mariait les fleurs contraires et maintenait les bougies sous la pluie.
Sarah saluait toute vie.
Sarah ne regardait que pour voir et sa vision la plus large fixait un seul détail.
Sarah savait se faire très jeune et très vieille en même temps.
Sarah laissait briller les Bêtes-à-feu.
Cinq -- Il est le Lieu d'un désert de pierres pétrifiées par le sel. Les peuples qui y survivent sont des fils de nomades qui ont connu des savanes aux herbes jaunes, des routes sans horizon et des mers aspirées par les fureurs du ciel. Ils ont creusé leurs gîtes dans la fraîcheur du sol. Leur vie se passe à structurer le vide qui les entoure par les architectures de leurs rituels. Ils sont tout en solennité mais ils se moquent de la solennité. Autour de leurs morts, ils peuvent rire ensemble comme on chante un bel hymne, ou pleurer comme on mène bacchanale. Ils disposent partout les signes du sacré mais n'ont aucune église. Leur sacré est de sacraliser les signes du sacré. Ils étudient le monde pour demeurer émerveillés par ses mystères. A chaque seconde, Sarah était un étonnement.
Sarah souriait se levait à l'approche de tout homme
Sarah avait des gestes.
Sarah savait des gestes et gardait les postures.
Six -- Il est un Lieu enfoncé dans la terre comme une âme de racine. Les peuples qui y résident ne lèvent jamais les yeux au ciel. Ils déchiffrent les poussières, sacralisent des pierres noires qu'ils jettent dans des abîmes. Ils boivent des thés d'une herbe noire de cavernes et un alcool tiré du venin d'un serpent. Ils disent contempler des horizons en s'endormant dans des trous sans lumières. Seul le silence sans clarté de la terre construit pour eux de grands espaces. Ils se disent pourtant, grands voyageurs et bien connus des arpenteurs de routes et des driveurs en mer. Sarah embrassait de vieilles pierres. Côté : Ils disent que tout système devient pâle, et blanchit, et que seul reste éternellement dense, d'un sombre lumineux, le mystère de la vie. Sarah saluait toute vie. Côté : Quand ils perçoivent un essoufflement de leurs rêves, ils fêtent le cycle des voyageurs, et sans bouger de leurs lieux, ils célèbrent ceux qui vont et viennent de par le monde, comme s'ils étaient des dieux. Et ces dieux de passage doivent leur laisser un mot de leur langue, un ustensile de leurs bagages, un poème, une idée, un sentiment qui leur soit propre. Alors, eux, sans essayer de les comprendre, ils installent tous ces dons dans leur vie. Sarah offrait des choses aux visiteurs. Côté : Ils accueillent ceux qui viennent vers eux, non pas avec le regard que suscite la transparence du jour, mais avec cette vision que les oiseaux développent face aux splendeurs obscures -- et lumineuses -- de la nuit. Si bien qu'ils ne disent pas : Bonjour étranger. Ils disent, comme le plus beau des compliments : Bonjour, beau-chant-de-la-nuit. Sarah chantait la nuit. Côté : Ils disent que le jour est rencontre, et que la nuit est relation. Que le jour tolère, et que la nuit accepte. Que le jour intègre, et que la nuit accorde. Sarah chantait la nuit. Sept -- Il est le Lieu qui vit dans un poème. Un texte écrit sur de vieux parchemins tirés des peaux de marmotte ou des oreilles de vieux cabris. Multiplié à l'infini. Ceux qui l'ont le lisent dans des rituels consacrés à chaque aube, se disent frères, sans se connaître de père ou de mère. Ils vivent en solitaires, qui dans un désert, qui en dessous des arbres, qui dans une case d'où jaillit une source, qui sur un caillou soulevé en pleine mer, qui dans les boulevards clignotants des grandes villes. Mais sans se voir, ils avancent comme un peuple, sur cette terre de petits parchemins, dans ce cosmos de mots, de verbes et de syllabes, dans l'univers très minuscule du poème. Ceux qui pourraient les désigner n'ont plus de territoire et ne connaissent aucun des mythes des origines, et ne se soucient jamais d'eux. Sarah ne semblait jamais seule . Côté : Ils disent que l'alliance se fonde dans le geste répété, ensemble, peu importe le moment, peu importe la distance, peu importe l'origine. Sarah dansait sur des choses qui ne se dansent pas. Côté : Ils disent que c'est en construisant sa solitude comme une beauté que l'on apprend à être ensemble, car l'on peut alors en peser la valeur. Sarah vivait seule mais existait dans une multitude. Côté : En leurs terres, les enfants ne deviennent des personnes que lorsqu'ils ont éprouvé jusqu'au délire l'orage violent des rêves d'enfance. Et c'est riches de ce vertige qu'ils entrent en créateurs dans la raison des hommes. Sarah pratiquait une folie juvénile.
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