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L'épreuve du vide

LE MONDE DES LIVRES | 18.10.01 | 19h30
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Abîmes ordinaires de Catherine Millot. Gallimard, "L'infini" 154 p., 12,50 EURO (82 F).

Voici un livre bien rare, écrit sur plusieurs registres, qui conjugue avec élégance les genres biographique et critique, l'écriture littéraire et l'intelligence analytique. Pour la première fois, Catherine Millot, qui publie son sixième ouvrage, se risque à écrire à la première personne et traque les liens de ses expériences intimes avec sa vocation d'écrivain et son métier d'analyste. Expériences étranges, extrêmes, analogues à ce qu'elle rencontre parfois chez Michaux, Bataille ou Blanchot, et qui constituent ce que l'auteur appelle ici des abîmes ordinaires : "Avoir été un jour au monde sans défense et sans réserve, tout abri renoncé, aussi vide que le vide où se tiennent toutes choses, libre et sans frontières, est une expérience inoubliable."

En effet, à la pointe du vide, au point où il confine au dénuement ou à la détresse absolue, contre toute attente, il se convertit étrangement en sérénité. L'épreuve de la disparition de soi, dans ses formes les plus simples ou les plus inquiétantes (sentiment de pure vacance, vertige du néant, exposition au viol ou à la mort), est en même temps - telle est son énigme - la source d'une paix inattendue et d'une renaissance parfois euphorique. Subissant l'appel du vide ou un "vol de l'esprit" qui la laisse dépouillée de tout, Catherine Millot raconte le renversement de sa détresse en extase, comme si le salut avait dû passer par la perte et la vacuité se muer en plénitude.

On pense ici à Job, qui ne recouvre la paix qu'au moment où il consent enfin à sa perte, à l'expé-

rience des mystiques qui ne trouvent la béatitude qu'à se perdre en Dieu, à la passion paradoxale de l'intelligence chez Kierkegaard, qui, dans la foi, veut sa propre perte, qui sont autant de cas où le sujet entre dans un jeu de qui perd gagne.

On s'en doute, certaines histoires d'amour offrent des exemples singuliers de destructions consenties. L'auteur consacre ici de subtiles analyses aux ravages de rencontres comme celles de Roberto Rossellini et Ingrid Bergman. Ainsi, lorsque Ingrid Bergman arrive en Italie pour offrir au cinéaste sa propre réussite, elle est entraînée par lui au fond d'une solitude désespérée. "Croyant le secourir, écrit Catherine Millot, elle accourut se mettre à sa merci." Car lui la voulait désarmée et anéantie, dans un fantasme masculin de sauvetage, comme s'il lui fallait la perdre pour lui faire connaître la rédemption. C'est bien le rôle que le réalisateur fait jouer à l'actrice dans Stromboli : au moment où elle s'effondre et reconnaît sa déréliction -"I am finished" soupire l'héroïne - elle découvre en même temps la grâce d'une nouvelle naissance. Bergman comprit sans doute le danger, ce qui ne l'empêcha pas de se précipiter dans cet abîme. La chose n'est pas rare.

Appliquée à dire "la sombre lumière qui émane des abîmes", Catherine Millot décrit aussi ses propres épreuves de l'abîme et du vide et les interroge dans leur relation à sa double vocation d'écrivain et d'analyste. Ce n'est pas la première fois, notons-le, que l'auteur explore ce thème dans son rapport à l'écriture moderne. Elle l'avait notamment abordé dans La Vocation de l'écrivain, en 1991, en lisant les poèmes en prose ou "épiphanies" de Joyce, ou chez Hofmannsthal.

Avec son premier livre, Freud anti-pédagogue, en 1979, qui décrit les impasses d'une pédagogie tentée de se refonder sur la psychanalyse, Catherine Millot rappelle déjà que la psychanalyse ne fonde ni n'assure rien, et qu'il s'agit plutôt de comprendre qu'il n'y a pas de solution à tout. Que tout problème apparent ne soit pas techniquement "résoluble" est encore ce que l'analyste répond à la demande transsexuelle, qu'elle analyse comme désir d'échapper à la dualité des sexes (Horsexe, 1983). Selon une perspective lacanienne, assumer d'être sexué c'est assumer une castration symbolique qui n'épargne ni l'homme ni la femme, et reconnaître un manque en quelque sorte bilatéral qui soustrait la psychanalyse à son androcentrisme initial. Cependant, si la castration continue d'être symbolisée par la perte du phallus, ne réinstaure-t-on pas abusivement un androcentrisme ? C'est une question qu'on aimerait poser à Catherine Millot, qui écrit que l'homme et la femme ont en commun "le refus du féminin".

L'enquête que l'analyste mène aujourd'hui sur elle-même fait écho à ses essais de 1996 : Gide, Genet, Mishima, Intelligence de la perversion, au moins dans la mesure où elle s'y intéresse à la transmutation d'un manque en plénitude et d'une souffrance en jouissance.

Parmi les événements autobiographiques qui sont pour elles autant d'abîmes ordinaires, Catherine Millot se souvient d'un voyage de jeunesse à Constantine. Elle est dans un hammam, dépouillée de tout vêtement : "Une vieille femme aux mains rouges et aux chairs flasques me fit allonger pour le massage rituel sur le sol de ciment fissuré, au milieu des eaux sales. Il me fallut laisser souci de l'hygiène et crainte des maladies. Cet abandon me fit glisser dans un puits de paix."

La conversion du renoncement à soi en extase passe par une plongée dans un infini qui, pour Catherine Millot, n'implique pas nécessairement une référence à Dieu. Cette possibilité d'absolu détachement est aussi ce qui donne au texte de Catherine Millot sa légèreté et son charme. La distance inhabituelle que l'auteur semble toujours avoir gardée avec ce qui lui arrivait, même lorsqu'elle se sentait menacée, donne à ses récits un style humoristique dont le ressort s'apparente à celui qu'elle pointe elle-même chez les mystiques : "Il y a dans l'état mystique, qui fait si peu de cas de vous, comme un trait d'humour."

Mais, se demandera-t-on, que nous apporte ici la psychanalyse, ou la psychanalyste, si ce n'est une illustration de la thèse lacanienne selon laquelle le sujet advient à lui-même, et là serait l'issue de la cure, dans l'assomption de la Hilflosigkeit, autrement dit d'une détresse originaire et insurmontable, ainsi libéré de sa dépendance à l'égard de l'Autre ?

On cherchera la réponse à cette question dans le dernier chapitre du livre, écrit au moment où l'auteur est confrontée au deuil de son père. Revenant au registre d'une autobiographie analytique, la narratrice évoque un père qui exhorta précocement sa fille à se soustraire au sort commun des femmes, c'est-à-dire, selon lui, au service sexuel des hommes, ou encore qui lui fit grâce de la soumission (castratrice) à l'ordre scolaire et ses contraintes. C'est-à-dire aussi à l'impératif actuel du travail. Le père aurait-il sauvé sa fille des "tyrannies de la loi sans la grâce" en lui offrant la liberté de pouvoir se détacher des exigences de l'Autre et en lui donnant, sans le vouloir, le goût de l'oisiveté et du vide ? Plus généralement, la fonction du père ne serait-elle pas de libérer de la servitude et de la dépendance à l'égard de la mère, libération plus cruciale encore s'il s'agit d'une fille ? Mais si, en s'abandonnant aux délices de la vacance ou du vide, en devenant analyste et, à l'évidence, écrivain, Catherine Millot a accompli le fantasme d'une seconde naissance, don du père cette fois, et non de la mère, on se demandera avec elle si l'on peut jamais sortir du fantasme, sinon pour "y rentrer aussitôt, comme dans une porte à tambour".

 

Sylviane Agacinski